Pluie dorée

samedi 5 juillet 2008
par  Christine Arven
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Je sursaute lorsque, me tirant brusquement de la légère léthargie dans laquelle j’ai sombré, vous m’intimez avec la tendre autorité qui vous est coutumière :

— Debout et suis-moi !

Je vous regarde implorante. Je me sens si fatiguée après cette séance de fouet qui m’a fait m’envoler dans cet espace si particulier où plaisir et douleur s’unissent en un tout inextricable et magique. Mon dos, mes reins, mes seins, mon ventre ressentent encore la cinglante brûlure des lanières qui, pour mon plus grand bonheur, les ont lacérés avec une violence inhabituelle mais oh ! combien jouissive. Ce soir, plus que jamais, j’étais prête à vous suivre là où vous souhaitiez et vous avez perçu en moi ce désir fou et irrationnel, cet appel éperdu de me perdre en vous pour mieux me retrouver. Cette connivence entre nous qui, à chaque instant, nous relie et nous évite tout faux-pas m’émerveille. Elle semble si fragile et pourtant elle est d’une force incroyable. Plus qu’un lien, elle est fusion de ce que nous sommes chacun séparément.

Le corps fourbu, les sens repus, vidée de toute énergie, il me semble impossible, après l’explosion de jouissance que vous m’avez donnée à vivre, d’esquisser le moindre mouvement et je n’ai pour l’heure, qu’une envie : me lover contre votre chaleur au fond de ce canapé si confortable et lentement reprendre pied dans la réalité tout en finissant de savourer cette coupe de champagne que vous avez glissé entre mes mains encore tremblantes d’émotion.

Mais, peut-être justement à cause de cette faiblesse qui, vous le savez si bien, me rend si réceptive, vous en avez décidé autrement et, insensible à ma muette supplique, vous réitérez votre ordre d’un ton plus sec qui ne me laisse aucune alternative :

— Allez ! Debout soumise, et suis-moi !

Docilement, réfrénant un soupir d’épuisement, je me lève et vous tends la laisse accrochée au collier que vous avez refermé autour de mon cou qui, avec les anneaux qui sertissent mes seins et mes lèvres vulvaires, est ma seule parure. Tout à l’heure pour me fouetter tout à votre aise, vous avez en effet exigé que je me défasse même du mince harnais de cuir qui entourait mon corps. Vous me vouliez nue. Entièrement exposée et ne pouvant soustraire aucune parcelle de mon corps aux lacérations du fouet qui l’ont marbré uniformément le recouvrant d’un treillage qui est mon unique vêtement.

Vous vous saisissez de la laisse et m’entraînez à votre suite à travers le labyrinthe de ce donjon où nous venons pour la deuxième fois, jusqu’à une petite pièce baignée par la lumière douce et tremblotante de dizaines de bougies disséminées un peu partout sur les murs et sur le sol. Seules six personnes sont là. Des hommes uniquement. Tous debout. Qui semblent nous attendre. Peut-être est-ce le cas ? Comment savoir ? Peut-être, tout à l’heure, alors que je divaguais si loin dans les étoiles, hors du temps et de l’espace, peut-être vous êtes-vous mis d’accord avec eux ? Peut-être ? Quelle importance….

Nous avançons en silence sous leur regard attentif, le bruit de nos pas amorti par l’épais tapis cramoisi qui recouvre le sol, jusqu’au centre de la pièce où est suspendue au plafond par une épaisse chaîne, une cage aux épais barreaux dorés sur laquelle est braqué, l’isolant dans un halo de lumière, un projecteur. Il n’y a pas d’autre meuble dans la pièce. Juste cette cage vers laquelle vous m’emmenez.

Vous m’aidez à y grimper et me demandez de m’y agenouiller genoux largement écartés afin que ma vulve épilée et percée soit parfaitement visible par tous. Mon cœur tambourine au fond de ma poitrine et mon souffle s’accélère imperceptiblement d’être ainsi exhibée. Qu’attendez-vous de moi à m’encager ainsi ? Vos yeux plongés dans les miens m’intiment de retenir les questions qui se pressent au bord de mes lèvres. Ne rien demander. Jamais. Vous faire confiance. Toujours. Et vous suivre. Vous obéir aveuglément. Vos yeux me disent tout cela et je les crois. Je sais qu’ils ne m’ont jamais menti. J’esquisse un sourire timide et vous me souriez en retour m’insufflant votre force et vos certitudes.

Je vois un homme s’approcher tenant dans ses mains une large vasque en métal argenté finement ouvragé d’arabesques qu’il vous tend. Vous vous en saisissez puis vous tournant vers moi vous me la tendez à votre tour avant de refermer sur moi la porte de la cage. Je vous regarde interrogative, le poids de la vasque pesant dans mes mains d’une lourdeur infinie alors que se pressent dans mon esprit affolé mille objections inexprimées. Que voulez-vous de moi ? Mais, sans un mot, vous vous éloignez me laissant seule dans cette cage, centre de lumière vers lequel converge, attentifs, le regard des six hommes. Sans qu’il soit besoin pour vous de dire quoi que ce soit, je sais bien sûr ce que vous attendez de moi qui m’emplit, moi qui tout à l’heure me suis exhibée sans aucune retenue hurlant mon plaisir sous vos coups de fouet, d’une étrange timidité.

La vasque est lourde dans ma main. Si lourde. Aussi lourde que la honte qui m’étreint soudain à l’idée de ce que vous exigez de moi. De ce renoncement total, devant ces hommes, de mes ultimes pudeurs. Pourtant, en dépit de la gêne qui soudain m’oppresse et me coupe le souffle, je place la vasque entre mes cuisses ouvertes, la dispose soigneusement, l’ajuste comme pour gagner un peu de temps avant l’instant fatidique où je m’abandonnerai un peu plus à vous. Le temps de trouver en moi le courage, la force nécessaire.

Je sens, dans la pénombre qui m’entoure, les yeux des hommes braqués sur moi, papillon épinglé par la lumière, épiant chacun de mes gestes. Je sens les yeux des hommes fixés sur mon entrecuisse dans l’attente de l’inéluctable.

Je sens votre regard sur moi, encore plus perçant, qui m’observe intensément, à l’affut du moindre signe de faiblesse ou de refus.

Je sens se battre en moi des émotions contradictoires qui me font vertigineusement osciller entre abandon et rejet.

Les ombres mouvantes que la lueur des bougies dessine sur les murs damassés se font menaces. Se font caresses. Je vois d’étranges figures prêtes à fondre sur moi et à m’engloutir. Cocon d’ombre et de lumière dans lequel vous m’avez enfermée pour me faire renaître. Souvenir obscur et tiède de ma chair enfantée.

Je ne sais plus ni qui je suis ni ce que je veux. Je ne suis plus rien que celle que vous inventez au gré de vos désirs qui s’accordent si bien aux miens. A cet instant précis, je n’existe plus qu’au travers le regard empreint d’une tendre et amoureuse dureté dont vous m’enveloppez.

Vous attendez. Vous m’attendez.

Patience infinie qui est la vôtre emplie de la certitude que toujours je viendrai et plierai moi la femme fière devant vous le Maître. Votre patience est votre force. Elle est le mur contre lequel je me cogne. Elle est le mur contre lequel je prends appui. Elle m’emprisonne et me libère tout à la fois. Votre patience est ma force.

Un léger sourire aux lèvres, vous inclinez imperceptiblement votre tête en avant. Je sais qu’il est temps pour moi de m’exécuter. Que le temps n’est plus aux vains atermoiements. Mais je me sens si crispée. Jamais je ne pourrai. Nos yeux se croisent, s’arriment l’un à l’autre faisant taire mon embarras. Il n’y a plus que vous et moi. Plus que moi pour vous. Plus que moi à vous. Je me détends lentement… vous souris à mon tour… complice entente qui n’a que faire des mots… puis le liquide chaud commence à s’écouler d’entre mes cuisses grandes ouvertes, en un fin filet hésitant qui dégringole pourtant, me semble-t-il, avec un fracas assourdissant dans la vasque. Je n’entends que le bruit de cataracte qui me pétrifie de honte, du jet doré dont le flux grossit éclaboussant mes cuisses de fines et chaudes gouttelettes Toujours vous m’étreignez de votre regard qui est pour moi comme une armure. Je sais le regard des hommes braqués sur mon entrejambes observant le ruissèlement, de plus plus abondant, qui s’écoule de mon ventre en un flot sonore qui semble intarissable. Je sais qu’ils se repaissent du spectacle que je, non ! que nous leur offrons. Je redresse les épaules, fière de mon impudence et mon regard se fait hardi et provocant. Je n’éprouve plus ni honte ni humiliation à m’épancher ainsi devant ces inconnus qui sont, finalement, captifs du plaisir que je leur octroie en me comportant ainsi.

Le flot se tarit enfin lentement. Quelques gouttes encore…. Et puis plus rien. Je ne bouge pas. M’affichant dans cette posture dont j’assume, souveraine et provocante, toute l’impudicité.

Je vous regarde heureuse d’avoir traversé sans faillir cette épreuve et cherche votre approbation. "Maître, je vous aime" mes lèvres en silence ont esquissé vers vous ces syllabes. A votre tour, vos lèvres bougent, s’arrondissent sur un mot qui me pétrifie. "Non, pas ça maître… pas ici… pas devant ces hommes…. Je vous en prie" Le même mouvement de lèvres qui ne me laissent la possibilité d’aucun autre choix que celui de vous obéir et me plier à votre loi. "Bois" c’est ce que vos lèvres m’ont enjoint. Ordre muet auquel je ne peux me soustraire qui claque comme tout à l’heure la lanière du fouet au creux de mes reins.

Vaincue, ou alors victorieuse de mes interdits, je saisis, dans un frémissement de tout mon être, la vasque dans mes mains. Elle est si pesante. Je la serre puis je la soulève et lentement, sans vous quitter des yeux, la porte à mes lèvres. Une première gorgée. Timide. Qui brûle ma gorge. Qui me donne la nausée. Autour de moi un soupir de contentement. "Encore" m’ordonnent vos lèvres. J’incline de nouveau la vasque contre ma bouche et sens le liquide tiède couler au fond de ma gorge. Peu à peu je prends de l’assurance. Et maintenant je bois à grandes lampées le breuvage doré, m’enivrant de sa saveur salée.

Je bois encore et encore. Je bois et mon aversion disparaît. Je bois et je suis à vous. Je bois et notre amour vibre en moi. Je bois jusqu’à la dernière goutte. Vous faisant le don de mes derniers interdits, je me délecte de ce breuvage issu de mon corps qui me lie à vous.

Autour de moi, le silence est presque palpable seulement rompu par le bruit de mes déglutitions et puis celui, métallique, quand, une fois vidée, je repose la vasque devant moi.

Je reste ainsi, le corps tendu vers vous, les lèvres humides et les yeux brillants. M’offrant, au-delà de toute honte, toute entière à votre regard qui me dit combien vous m’aimez et me trouvez belle dans mon indécence. Je me sens soudain envahie d’une force immense. Je suis femme et je suis à vous. Mais vous saviez, bien sûr, qu’il en serait ainsi.
Des mains se tendent, m’aident à sortir de ma cage et m’emmènent, déférentes, vers vous qui déjà m’ouvrez vos bras.





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Commentaires

samedi 16 juillet 2011 à 19h25

Je ne suis pas urophile mais il me semble que le récit "Pluie dorée" n’utilise en fait l’uro que comme prétexte à une évocation de la soumission. Et cette évocation est remarquablement écrite, sans aucune vulgarité, avec une langue choisie que l’on goûte avec gourmandise. Sans compter que les liens entre la soumise et son Maître sont ainsi décrits que l’on perçoit bien qu’il y a nettement plus qu’un contrat entre eux : pas de contrainte autre que voulue, et une grande confiance.

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