Le temps qui passe....

mardi 11 novembre 2003
par  Christine Arven
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Le cœur étreint d’une émotion diffuse, Sophie arrive devant chez "Chez Ophélia" où Marie lui a donné tendez—vous. (Jeux de miroir par Marine), elle fait quelques pas devant le restaurant, hésitant soudain à y pénétrer. De si longues années se sont écoulées depuis leur dernière rencontre… 7, 8 ans, elle ne sait plus vraiment.

Sophie éprouve un vague sentiment de culpabilité en se remémorant la façon dont elle s’est enfuie alors. Sans un mot. Sans une explication. Il s’agissait bien de cela, une fuite éperdue loin de Marie, de Maître Pierre surtout dont le seul nom la fait encore frémir de terreur, loin de cette vie où elle a failli se perdre. Malgré les années écoulées, Sophie éprouve encore dans sa chair le souvenir de cette épouvantable soirée. Avec le recul, elle se dit qu’elle aurait du se méfier. Mais, curieuse et attirée par l’aura de mystère qui entourait cette soirée organisé par maître Pierre, elle avait suivi Marie sans poser de question. Pourtant, elle aurait du s’interroger sur la lueur équivoque et trouble qui brillait dans les yeux de Marie.

Elle revoit la vaste pièce sombre, les silhouettes aux visages masqués qui se mouvaient dans la pénombre, le treuil fixé à un angle, la croix de Saint André qui se dressait menaçante au milieu de la salle, les poulies… Les instruments sur lesquels elle avait jeté un regard affolé : pinces, martinets, fouets, chaînes en lourd acier...

De nouveau, elle ressent la brûlure des liens en cuir qui avaient entaillé la chair fine de ses poignets et de ses chevilles l’immobilisant nue et sans aucune possibilité pour elle de se défendre, bras et jambes largement écartées, sur la croix. Elle ressent encore l’angoisse qui l’avait alors étreinte et le regard éperdu et affolé qu’elle avait lancé à Marie qui l’observait impassible avant qu’un bandeau ne vienne l’aveugler. Alors, elle avait été prise dans un maelström de sensations contradictoires où souffrance et plaisir se mêlaient intimement. Des mains dures où toute tendresse était bannie l’avaient saisie, palpée, ouverte, pincée, malaxée. Sans pouvoir esquisser le moindre geste de défense, elle avait subi leurs attouchements outrageants et dégradants qui s’insinuaient brutalement en elle écartant sans ménagement les muqueuses fragiles de son sexe. Des bouches avides s’étaient posées sur elle, mordant à pleine dent jusqu’au sang la chair fragile de ses seins. Elle avait entendu les rires résonner à ses cris de douleur et à ses supplications terrorisées alors qu’elle tentait désespérément de se libérer de ses liens. Les insultes humiliantes aussi qui l’avait rabaissée au rang de chienne en chaleur et de putain résonnent encore en elle. Les mots dégradants qu’on lui avait ordonné de dire. A chaque hésitation de sa part, elle avait senti les lourdes lanière en cuir du fouet s’abattre sur elle. D’abord sur ses épaules autour desquelles elle avait senti le cuir souple s’enrouler lascivement. Elle avait fugitivement pensé que cela n’était, en définitive, pas si douloureux et cela lui avait donné un regain de rébellion. Mais alors les coups avaient plu brutalement en un déluge de feu sur son ventre, ses seins, son sexe offert. Elle avait hurlé, supplié que ça s’arrête. Elle s’était débattue. En vain. Mais ces cris n’avaient fait qu’augmenter l’excitation lubrique de ces hommes venus là abuser d’elle jetée en pâture à leur désir les plus pervers. Il s’étaient pressés autour d’elle comme pris dans une transe orgiaque, en une sarabande effrénée de luxure et de débauche dont elle était l’épicentre désarmé.

Nerveusement, elle chasse ces images. Elle ne veut plus y penser. Plus penser à ces sexes qui s’étaient succédés en elle afin d’assouvir leurs instinct les plus triviaux et les plus vils. A ce déluge de sperme gluant qui l’avait souillée alors que, pantelante et terrorisée, elle n’était plus que gémissements et souffrance.

Cela fait si longtemps. Et pourtant comme cela semble soudain si proche. Elle se raccroche à sa vie d’aujourd’hui. A Fabien, son époux qu’elle chérit et qui l’aime passionnément, à Pascal aussi qui vient d’entrer dans sa vie et qui, par bien des égards, lui fait penser à Maître Pierre sans en avoir toutefois la froide cruauté.

Soudain, elle se demande ce qu’elle fait là. Pourquoi avoir eu envie soudain de revoir Marie ? Elle est idiote d’avoir suivi son impulsion ce matin et de lui avoir téléphoné. Encore plus idiote d’avoir accepté ce rendez—vous dans ce lieu. Elle reconnaît bien là l’esprit machiavélique de Marie qui a toujours su, sans avoir l’air, la déstabiliser pour mieux assurer son emprise sur elle. Dans un dérisoire, réflexe de protection, Sophie s’est vêtue pour l’occasion d’une tenue que, elle le sait, Marie n’appréciera pas vraiment. Longue jupe couleur sable resserrée au niveau des chevilles assorti d’un corsage à fleur dont l’encolure enserre son cou gracile. Elle a aussi, connaissant la passion de Marie pour sa longue chevelure soyeuse dans laquelle elle aimait tant fourrager ses doigts les emmêlant à plaisir, remonté ses cheveux auburn en une stricte queue de cheval qui dégage l’ovale parfait de son visage et met en valeur ses yeux émeraude que l’excitation qu’elle ressent rend brillant.

A peine franchie le seuil du restaurant, leur fief à Marie et à elle à l’époque, qu’un flot de souvenirs la submerge et la fait brièvement tituber. Les sept années s’évaporent comme par magie. Le temps reflue. La voilà de nouveau jeune provinciale de 19 ans fraîchement débarquée dans la grande ville tentaculaire et vorace, prête à y être dévorée. Par hasard, elle était entré dans ce restaurant dont la décoration kitsch l’avait attirée. Comme aujourd’hui, le restaurant était bondé et l’hôtesse l’avait conduite au bar pour la faire patienter le temps qu’une table se libère. Son regard glisse vers ce bord de comptoir où elle s’était alors accoudée en se demandant ce qui lui avait pris d’entrer dans ce lieu apparemment si branché et nettement au dessus des moyens de l’étudiante qu’elle était. Autour d’elle, les conversations fusaient la baignant dans un brouhahas confus dans lequel elle s’était laissé glisser grappillant au passage les paroles échangées par les convives jusqu’à ….

De nouveau, elle entend cette voix aux intonations rauques, une voix de fumeuse avait—elle alors pensé, qui, dominant le tumulte ambiant, l’avait brusquement fait sursauter la tirant de la torpeur médusée dans laquelle elle avait sombré.

— Bonjour, moi c’est Marie. Et toi ?

Sophie, surprise, avait un instant dévisagé d’un œil froid la jeune femme tout de noir vêtue qui s’adressait ainsi à elle. Son regard avait détaillé le fin visage encadré de boucles hirsutes rouge parsemées de quelques plumes d’un ton plus soutenu avant d’être happé par les yeux en amandes de l’inconnue outrageusement maquillés de noir donnant à son regard l’opacité insondable d’un lac de montagne. Puis son regard avait glissé le long de l’arête fine du nez pour s’arrêter hypnotisée sur le petit diamant qui scintillait, unique note claire, sur la narine droite.

— Alors, la demoiselle serait—elle muette ? avait insisté l’inconnue un sourire narquois étirant ses lèvres soigneusement maquillées de rouges sang.

— Sophie, avait—elle balbutiée. Je m’appelle Sophie.

— C’est joli Sophie… Bonjour Sophie

Interdite, Sophie avait regardé Marie s’installer sans plus de cérémonie sur le siège auprès d’elle, rapprochant son siège du sien autant qu’il était possible de le faire.

— Alors, on ne me dit pas bonjour, avait continué Marie de sa voix de basse.

— Bonjour Marie.

— Voilà qui est mieux…. Tu attends quelqu’un ?… Je peux t’offrir un verre ? continua dans un haussement désinvolte d’épaule Marie sans laisser le temps à Sophie de répondre à sa première question si ce n’est par un vague mouvement de dénégation.

Son parfum lourd, Opium ou quelque chose dans ce style avait pensé Sophie, l’avait alors enveloppée et le voile de senteurs musquées s’était refermé sur elle telle la toile d’une araignée emprisonne la proie convoitée.

A partir de ce jour et pendant toute l’année qui avait suivi, Marie et Sophie étaient devenues inséparables. Sophie se souvient en souriant du surnom dont on les avait affublé SM pour Sapho et Maria ainsi qu’elle se faisaient nommer. SM… Si Sophie avait su où ce surnom prédestiné allait l’entraîner aurait—elle consentie ce soir là à partager son repas avec Marie ? Oui, sans aucun doute. Sophie doit bien s’avouer qu’elle n’éprouve aucun regret pour ce qu’elle a connu avec Marie, pour ces expériences, parfois douloureuses, humiliantes aussi mais si délectables qui lui ont fait découvrir un monde d’infinis plaisirs dont la jeune provinciale qu’elle était ne soupçonnait pas l’existence. Avec Marie à qui l’unissait une complicité amoureuse indéfectible, Sophie s’était senti indestructible, si sûre de son pouvoir et de sa séduction. Jusqu’à ce soir maudit où….

Elle avait été mise en présence de Maître Pierre que Marie connaissait de longue date, quelques jours auparavant. Si Sophie avait dédaigneusement ignorée Pierre, s’amusant perversement et imprudemment de l’attrait qu’elle savait exercer sur lui, celui—ci avait immédiatement été subjugué par Sophie qu’il s’était fait un point d’honneur de soumettre complètement et détruire le halo d’assurance dans lequel elle se mouvait la rendant hautaine et méprisante pour les désirs masculins qu’elle savait si bien susciter. Le moins que l’on puisse dire est qu’il y était parvenu. Sophie frémit de nouveau au souvenir de cette soirée où Marie l’avait entraînée et s’ébroue pour en chasser les funestes réminiscences. Cela est du passé. Inutile d’y revenir. Toujours est—il que c’est cette soirée qui avait mis un terme définitif à leur amitié. "Soyons sincère, songe Sophie, c’était beaucoup plus de l’amitié, ma fille et tu le sais très bien. Rappelle—toi l’enfer que tu as vécu les mois qui ont suivi. Combien Marie t’a manquée et toutes les larmes que tu as versées. La perdre a été un tel déchirement pour toi… Heureusement que Fabien était déjà là. Solide, rassurant… "

Et après toutes ces années au cours desquelles Sophie avait pensé avoir pansé ses plaies, voici que Marie lui revenait en plein cœur. Il avait fallu qu’elle aille avec Fabien à ce vernissage, sans aucun intérêt d’ailleurs… Sophie se souvient du choc qu’elle a ressentie en reconnaissant dans la foule qui se pressait, la mince et haute silhouette de Marie. Cette masse de cheveux ondoyant, cette sature fière et hautaine, cette main aux doigts effilés qui portait délicatement à sa bouche toujours aussi rouge, un mince cigarillo…. Impossible de se tromper.

C’était bien Marie qui surgissait soudain du passé. Prise de faiblesse, Sophie s’était accrochée au bras de Fabien qui l’avait regardé d’un air surpris ne comprenant pas la raison de son brusque émoi. Un moment, Sophie avait eu l’envie fugitive de s’enfuir avant que Marie ne l’aperçoive mais déjà celle—ci se retournait et fixait sur elle un regard où la surprise n’avait d’égale que la soudaine jubilation, avant de s’avancer lentement de sa démarche chaloupée une toute jeune fille accrochée à son bras.

Les présentations vites expédiées, Sophie un moment avait fixé la jeune fille. Orane avait dit Marie. Un sentiment confus de jalousie complètement hors de propos, elle en avait bien conscience, l’avait alors submergée. La façon dont Orane regardait Marie d’un air d’adoration soumise que celle—ci semblait accepter comme un dû, ne laissait aucun doute sur la nature de leur relation. "Ainsi donc, avait pensé Sophie, tu es restée la même. Toujours aussi attirée par les toutes jeunes filles sur lesquelles tu peux user de ton autorité et façonner à ta guise. Comme tu l’as fait avec moi."

Est—ce à cause de cette relation dont elle avait pressenti toute la sensuelle ambiguïté, que dès le lendemain matin Sophie avait téléphoné à Marie. Sans doute. Celle—ci n’avait pas paru surprise de son appel. Comme si elle s’y attendait. "Mais Marie a toujours su avant moi ce que je désirais, ce que j’allais faire. Un don chez elle…", avait pensé désabusée Sophie en raccrochant le téléphone.

Et la voilà maintenant dans ce restaurant où tant de souvenirs la rattache. Prête, lui semble—t—il, à être de nouveau dévorée, parfaitement consentante, par la Mygale.

Lentement, elle parcourt du regard la vaste salle à la recherche de la silhouette familière, surprise de ne pas l’apercevoir. Marie a toujours fait en sorte d’arriver la première à un rendez—vous. "Seul moyen, disait—elle, pour être en position de force. Tu attends et c’est l’autre qui vient à toi… " Un picotement sur la nuque, la fait se retourner brusquement et lever les yeux vers la mezzanine. Marie est là qui l’observe d’un regard intense. Sans la lâcher des yeux, Sophie monte lentement l’escalier en colimaçon, le souffle court d’émotion, les jambes flageolantes. A grand peine, elle réprime le léger tremblement de ses mains et essaye de prendre un air dégagé et assuré dont elle est sûre que Marie n’est pas dupe. Un désir subtil l’envahit alors qu’elle s’approche de la table où est assise Marie qui la regarde s’approcher son habituel cigarillo entre les doigts. Un léger sourire flotte sur ses lèvres soigneusement fardées . Les années ont à peine laissé leur trace sur le visage fin. Peut—être quelques ridules supplémentaires autour des yeux. Mais le corps est toujours aussi mince et musclé. Aussi voluptueusement tentant. Et bien sûr, comme à son habitude, Marie est intégralement habillée de noir. "Comment résister ?" pense soudain affolée Sophie qui se sent redevenir la jeune fille sans défense qu’elle était à l’époque.

— Bonjour Maria, souffle Sophie

— Bonjour Sapho, lui répond Marie un air de triomphe passant fugitivement dans ses yeux

Et tout est dit.

Tout peut maintenant recommencer… continuer….


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