Du côté de chez l’esclave

Roissy, Novembre 1910
lundi 15 août 2016
par  shiloh
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Au château, je me couchais toujours enchaînée. Le cliquetis des chaînes qui liaient mes bracelets à mon collier, et mon collier au mur derrière le lit, me semblait un bruit léger et musical. Je n’irais pas jusqu’à dire que je ne me suis jamais gênée quand un valet m’y attachait pour la nuit, consciente de ce qu’il pensait de moi sûrement — cette pauvre fille, qui avait si piètre opinion d’elle-même qu’elle permettrait à un parfait inconnu, sans même lever les yeux pour lui croiser le regard, de la manier de façon si irrespectueuse — mais le bruit de mes chaînes comme je me tournais d’un côté à l’autre, en sentant le métal frais sur ma peau, me rappelait que mon amant m’aimait toujours. Il n’existe aucune liberté dans l’amour, seulement la joie et la souffrance inextricablement mêlées. Ainsi, que je me sois endormie vite, comme cela m’arrivait généralement quand on m’avait fouettée, la poussée de douleur suivie d’euphorie m’ayant épuisée, ou que je sois restée allongée sans dormir, mon amant en me manquant, en souhaitant pouvoir me caresser (en vain, à cause de la façon dont on m’attachait les poignets près du cou), voulant me donner le plaisir que je savais être à lui et à lui seul de le donner, les chaînes, l’esclavage, la réalité de l’amour de mon amant, manifesté physiquement comme s’il y était à mes côtés, ses bras en me tenant tout contre son corps, me réconfortaient même pendant qu’un sentiment terrible de solitude, d’une perte que je ne pouvais le définir, menaçait de me submerger.
Les jours où je n’avais pas vu mon amant, qu’il fût à Paris en s’occupant de ses affaires, ou ailleurs, voyageant peut-être, rendant visite à sa mère en Normandie, je me rappellerais que le collier et les bracelets de cuir qu’il fallait le porter, l’exposition constante indigne du corps que je souffrais, et la caresse des chaînes surtout, fermées à clé par sa volonté, par les mains de ceux qui étaient à son service, dont la responsabilité sacrée était de me garder en accord avec ses vœux, prouvait qu’il était en effet éternellement avec moi, et que je ne devais pas craindre son absence tant qu’il daignait prendre mon sort en main. La solitude dans moi, non touchée de fouets, ou d’invasions de mon corps, protégée d’une chrysalide de larmes, me préservait comme un objet exclusivement à lui. Les fouets, qui, j’admets, semblaient bruts et bas sur un mur ou disposés sur une table, devenaient, en étant utilisés, un autre prolongement de sa cruauté et la promesse de tendresse à l’avenir. Quand il était de retour, même pour un soir seul, il me ferait conduire à ma petite chambre où il m’embrasserait, me caresserait et me dirait : « Je suis heureux de te faire maintenir ouverte quand je ne serai pas là, ouverte de toute façon ». (Et c’était vrai qu’on n’épargnait ni mon ventre ni ma bouche ni le chemin de derrière qu’aimaient bien plusieurs membres du club). Je lui caresserais les doigts d’une main par ma bouche comme les doigts de l’autre main me pénétraient de deux parts. « Tu es à moi », me dirait-il. Une fois qu’il avait retiré ses doigts de ma bouche, j’oserais dire à haute voix que je l’aimais, en le vouvoyant. Il n’était pas le seul dont les mains me caressaient, ni le seul dont je caressais le sexe ; mais le plaisir que j’étais obligée de donner aux autres m’était d’importance secondaire, comme une religieuse pourrait être content que sa piété plaît à son confesseur bien que son vrai bonheur vienne de plaire au Seigneur. Si mon amant voulait me maintenir « ouverte », il n’y avait donc aucune insulte en étant pénétrée d’un sexe ou de nombreux sexes ; et qu’on me permît mon propre plaisir ou non, c’était de peu d’importance. Je serais remise aux chaînes en tout cas.
Les meilleures nuits — vous ne le croirez peut-être pas, mais c’est vrai — étaient celles où il quittait le château et qu’il dirait au revoir, non pas en m’embrassant, mais en me faisant fouetter pendant qu’il le regardait, après quoi il quitterait la chambre sans parler plus. Une fois que j’avais repris mon souffle, allongeant seule, je bénirais les marques chaudes qu’il avait laissées sur mon corps, en souhaitant ardemment qu’elles y restent jusqu’au matin. Rien ne vaut une manifestation silencieuse de pouvoir pour confirmer la foi. Quand j’étais fouettée pendant la routine quotidienne du château, et que je devais me promener après avec le panneau arrière de ma jupe roulé pour qu’on pût voir les marques de la lanière, je m’en sentais profondément honteuse, comme si j’étais un objet de ridicule — bien que j’aie trouvé de telles marques très belles, enviables, sur les reins et cuisses d’autres filles. Mais quand j’étais seule dans ma chapelle privée, pour ainsi dire, marquée à l’ordre de mon amant comme un signe d’affection, je chérissais ces dernières caresses avant de sombrer dans un sommeil doux sans rêve.
Faire tout ce que l’amour requiert veut dire s’exposer à tout qui est désintéressé et transformateur, et avec le temps, je commençais de me perdre le sens du monde au-delà de la cage dorée et ses donjons cachés. J’imaginais parfois que le monde dans lequel les femmes n’étaient pas asservies, forcées aux genoux par les mains fermes des amants consciencieusement magistraux, où les chaînes et les colliers, tous les signes de notre avilissement, seraient aussi étrangers que les tatouages bizarres d’un cannibale de jungle dans les salons les plus en vogue, que ce monde de la normalité qui existait juste de l’autre côté des murs du château, s’éloignait de ma vue petit à petit, jour après jour, voilé par un golfe de séparation de plus en plus non navigable, comme si j’étais debout à l’arrière d’un grand navire à passagers, balançant sur une mer tranquille, un vent à l’est me caressant les cheveux, en regardant comme le rivage du Vieux Monde, que je quittais pour toujours, disparaissait derrière la courbure de la Terre. « Bande-lui les yeux » un des membres dirait à un valet, et je serais bandée aux yeux. « Attache ses poignets au dos » et le valet les attacherait. « À genoux » et je m’agenouillerais. C’était la seule existence que je connaissais, et de plus en plus, la seule que je pensais jamais connaître, ou voulait connaître, à partir de ces jours-là. LIRE LA SUITE




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