La chamade

mardi 24 octobre 2017
par  Édmond Dantès
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« J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. »
Pour Gabrielle et son double…

Ses professeurs lui avaient souvent parlé du pouvoir des mots. De cette force silencieuse, de cette autorité rassurante qu’ils pouvaient porter. Bien sûr, elle n’y avait pas cru. On ne croit jamais ses maîtres ; on a tort. Elle avait donc grandi loin de ces pages remplies de mots qui ne lui procuraient aucun frisson. Et elle se mit à avoir un regard méprisant envers ceux qui prétendaient que tous les plaisirs étaient contenus dans les livres, comme si la « fellation » pouvait côtoyer « Le plaisir du texte » dans une quelconque encyclopédie…
Elle avait pris conscience, alors que ses vingt ans étaient déjà loin derrière elle, de l’infini du domaine des plaisirs charnels, et avait alors décidé que rien ne serait plus interdit : telle Alexandre, elle se mit à regretter qu’il n’y eût pas d’autres terres pour y étendre ses expériences sexuelles. Elle s’épuisait dans les bras de ses amants. Chacun lui apportait une touche de volupté, chacun avait ses pratiques, ses positions préférées. De ses hommes, elle gardait un souvenir confus au matin. Ou plutôt, elle se souvenait des instants de volupté, de la taille de son membre, s’il lui avait envahi la bouche ou préféré son cul. Elle avait constaté que l’attitude des hommes dans l’intimité n’avait rien à voir avec ce qu’ils présentaient dans la vie : tel amant d’une stature impressionnante osait à peine la toucher, quand ce petit freluquet l’avait sodomisée sauvagement. Elle n’aurait pas su dire, d’ailleurs, lequel elle avait préféré. Elle avait consacré tous ses orifices au plaisir, et chaque pratique la menait, parfois, à l’extase. Pour elle, ses amants, elle en comptait une dizaine, n’étaient pas vraiment des hommes de passage. Mais elle ne mêlait aucun sentiment à cette quête, qu’elle voulait pure recherche du plaisir. Chacun lui offrait ce qu’il avait de mieux en termes de bagatelle, et elle s’ingéniait à rechercher, dans ces limites qu’on lui proposait, le plaisir le plus intense qu’elle pouvait trouver. Puis, cet amant épuisé, elle en trouvait un autre qui lui proposait un autre terrain de jeu. Elle épuisait en elle tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences...

Ça a débuté comme ça. Quelques mots sur un site. Une photo, un sourire, et elle lui avait proposé de « discuter ». Le terme « discuter » l’avait toujours beaucoup amusée. Elle ne voyait pas trop de quoi deux inconnus pouvaient bien discuter, et effectivement, en général, les échanges devenaient vite creux ou d’une insondable trivialité. Ce qui l’avait amenée à classer les hommes en deux grands groupes, les idiots et les obsédés. Et encore avait-elle écarté de ce petit jeu les candidats qui maltraitaient la langue au point de la rendre incompréhensible. Certains réussissaient la prouesse d’appartenir aux deux catégories à la fois ; elle notait alors soigneusement leurs pseudos, et se promettait de faire un jour un site consacré à ces êtres hors norme et qu’elle baptiserait De Natura Rerum. Et puis il y avait, de façon sporadique, des profils qu’elle ne parvenait pas à faire rentrer dans aucune des deux catégories même après une conversation approfondie. Oh ! bien sûr, la chose était rare, on ne savait ni quand ni où cela allait arriver, mais c’était ces rencontres de hasard qui la poussaient à continuer son voyage dans ce qui n’était, après tout, qu’une sorte de marché aux esclaves. Ces petits moments de joie lui rappelaient la sentence définitive de son maître révéré, son directeur de thèse, lorsqu’elle lui avait présenté le premier résultat important de son travail : « on n’est vraiment jamais à l’abri d’un coup de chance ». C’était au temps où toute sa libido se déversait dans des problèmes de topologie algébrique ; évidemment, le jugement l’avait vexée, mais il s’était inversé à mesure qu’elle obtenait de nouveaux résultats. Lorsqu’elle se remémorait cette époque, elle ne pouvait que constater que la topologie algébrique lui avait donné les orgasmes les plus intenses qu’elle ait connus, ce qui était sans doute la seule raison pour laquelle elle était restée longtemps dans cette univers BDSM d’un genre à part. Un jour, en conférence, elle s’était demandé si les hommes aussi jouissaient lorsqu’ils arrivaient à tordre une belle démonstration ; elle n’avait jamais osé poser la question. Aujourd’hui, les hommes qui la pénétraient certains soirs, malgré leur nombre, ne l’avaient jamais amenée à un de ces orgasmes scientifiques. Un temps elle avait rêvé qu’un de ces profils atypiques, ceux qui ne rentraient dans aucune des grandes catégories qu’elle avait définies, eut rempli le champ « vices » par « topologie algébrique et géométrie non-commutative ». La chose n’arriva jamais, et elle se fit une raison : la libido de sa jeunesse, toute gouvernée par la science, ne renaîtrait pas de ses cendres ; le Phénix n’avait jamais été fort en Mathématiques.

Et puis, un soir, il était apparu. Enfin, le « il » est un peu exagéré ; il s’agissait simplement d’une série de mots qui s’étaient inscrits sur son écran. Des mots simples, qui lui avaient parlé de sentiments, d’humanisme, de littérature, mais qui peu à peu avait glissé vers des sujets plus interlopes sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle se rendit comte après qu’elle avait parlé avec cet inconnu de sexe, d’orgasmes, de toutes les façons dont elle aimait faire l’amour. Mais elle n’en fut pas choquée : elle imaginait derrière ces mots une voix chaude, rassurante, qui appartenait à un homme aussi libertin qu’innocent. Elle prit l’habitude de correspondre souvent avec lui ; il lui avait expliqué que rien n’était pervers, et qui fallait savoir habiter le monde poétiquement. Qu’une fellation pouvait être poétique, si on lui conférait une transcendance artistique. Si ce n’était pas seulement une pratique sexuelle, mais une œuvre dédiée au plaisir. Les coups de fouet, les pinces sur les tétons, une sodomie sauvage, tout pouvait être poétique. Il suffisait de le voir poétiquement. Dans le domaine du beau, il ne faut pas dresser de cadastre : le beau renaît toujours là où on avait décrété qu’il n’était pas. LIRE LA SUITE



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Commentaires

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mardi 14 novembre 2017 à 10h59 - par  Crabou

Superbe texte vraiment très érotique.
Sous une forme un peu différente (Je suis « malheureusement » un homme, C’est donc plus compliqué ne fusse qu’en terme de vêtement ), je vis de temps à autre ce genre d’émotions.

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samedi 28 octobre 2017 à 08h48 - par  Felipe

Un texte d’une qualité exceptionnelle, Bravo à celui ou celle qui l’a écrit !

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mercredi 25 octobre 2017 à 10h09 - par  Magister52

Texte atypique par le ton employé et charmant.
Cette idée d’expliquer la puissance des mots et la comparant aux mathématiques, c’est assez spécial mais j’ai aimé.
C’est agréablement écrit aussi.
Bravo !

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mercredi 25 octobre 2017 à 08h57 - par  Henic

Voilà un texte vraiment érotique et fort bien écrit, c’est un vrai plaisir ! Certes, il y a là de l’attentat à la pudeur caractérisé sur la voie publique, mais cela fait sans doute partie de cette capitulation que signale le titre.