Sans mâle et sans tabou 2

Michèle et Fiona
dimanche 17 septembre 2006
par  Nicky Gloria
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CHAPITRE 2

Comme une automate, Michèle s’exécute. Elles échangent de place, et Fiona démarre sur les chapeaux de roue. La voiture puissante bondit en avant et négocie les virages à vive allure. Michèle met un certain moment avant de réunir ses forces. C’est presque d’une voix ferme qu’elle déclare :

— Je veux que vous me déposiez au bord de la route, je ne veux pas aller plus loin avec vous.

Fiona lui jette un regard agacé. La colère fait scintiller ses yeux noirs.

— Dis, faudrait savoir ce que tu veux… Cela n’avait pas l’air de te déplaire il y’ a deux minutes.

— J’ai eu un moment de faiblesse… S’il vous plaît, laissez moi.

— Non, il en est hors de question. Je vais nous trouver un endroit tranquille, et on va baiser comme des folles. Le sujet est clos.

C’est dit sur un ton tranchant et sans appel. Michèle l’observe avec un mélange de crainte et de fascination. Sous son regard menaçant, elle n’insiste pas. Elle se sent même défaillir sous le rayonnement autoritaire de ses yeux sombres. Elle veut réagir, sortir de son emprise, mais en est incapable. Elle maudit sa lâcheté. Elle a fui son mari qui la dominait pour tomber dans les bras d’une lesbienne encore plus dominatrice. Mais, le plus étrange, c’est qu’avec celle—ci elle a une envie folle de se laisser faire, de tout lui céder. Troublée, elle tente de penser à autre chose. Fiona conduit vite et nerveusement, prenant un réel plaisir à diriger la voiture dans les lacets étroits.

— Bon sang, ça c’est de la bagnole ! J’ai toujours rêvé de voler une BMW, mais c’est le genre de voiture trop voyante, y’ a pas pire pour se faire pincer par les poulets.

Michèle la regarde sans comprendre. Il lui faut quelques longues secondes pour marquer son étonnement :

— Vous voulez dire que vous volez des voitures ?

Fiona lui jette un regard consterné.

— Oui, je viens de le dire à l’instant. Hé, il faut savoir écouter de temps en temps ! Ce break pourri ne m’appartenait pas. Plus les voitures sont discrètes, genre à Monsieur tout le monde, et plus j’ai de chance de passer incognito. Avant, je prenais de gros risques à voler des voitures trop "tape à l’œil, et j’ai fini par me faire choper. Cela m’a coûté quelques mois en prison, et on m’y reprendra plus, ça non, plus jamais !

Michèle se met la main devant la bouche, autant par surprise que pour étouffer le cri de peur qui allait s’échapper. Elle reste figée sous le choc, mettant quelques secondes avant d’avoir le cran de regarder cette femme, avec des yeux dilatés par la panique.

— Vous avez été en prison !

— Dis, je vais pas passer mon temps à me répéter ! Oui, j’ai été en prison.

— Mais pourquoi vous recommencez à voler des voitures alors ?

Fiona soupire et secoue la tête avec une expression d’agacement théâtral.

— Pour le fric, tiens ! Pas pour le plaisir de rouler au hasard en attendant de me faire alpaguer par les poulets ! Dis, t’en as d’autres des questions idiotes comme ça ? Je t’aime bien, mais tu donnes souvent l’impression de débarquer d’une autre planète, faudrait voir à reposer les pieds sur terre.

Michèle en reste bouche bée. Gauche et crispée, les mains sur les genoux, elle ressemble à une écolière sur les bancs de l’école qui vient de se faire sévèrement réprimander. Elle s’abstient de toute autre question, ne voulant plus passer pour une imbécile et préférant tout compte fait en savoir le moins possible. Fiona l’ignore un long moment, puis l’observe à la dérobée. Michèle regarde par la vitre latérale. Son visage n’est qu’en partie visible, mais elle la devine contrariée, avec sur les lèvres une esquisse de moue boudeuse. Elle la trouve si charmante, enfantine et terriblement vulnérable, que son regard se fait plus tendre.

— Excuse—moi, j’avais oublié que ton mari ne te laissait pas souvent sortir. Tu connais pas grand chose de la vie, mais t’inquiète pas, avec moi tu vas rattraper toutes ces années perdues…

Une vieille Renault 5 qui se traîne l’oblige à rétrograder. En touchant le levier de vitesse, elle effleure volontairement le genou gauche de Michèle, qui se met à sursauter violemment. Elle reste ensuite perdue dans la contemplation du paysage, et seule sa respiration qui s’accélère trahit son émoi. Amusée, Fiona tente une nouvelle expérience. Elle pose sa main plus haut, et malgré le tailleur—pantalon elle a l’impression de sentir le contact d’une peau douce et chaude, qui l’est de plus en plus alors qu’elle amorce une caresse vers la cuisse. Michèle ne proteste toujours pas, mais la jambe qui est caressée est prise d’un tremblement nerveux qu’elle semble incapable de maîtriser. Soudain, Fiona se range sur le bas—côté, sans éteindre le moteur. Elle observe Michèle en silence, puis se penche doucement vers elle. Celle—ci, de ses doigts tremblants, enroule les boucles rebelles de ses cheveux roux, appréhendant la suite des événements, puis immobilise sa main en se tortillant gauchement sur le siège, avant d’avoir le courage de se tourner vers la conductrice. Son regard est hagard, apeuré, et se fait fuyant alors que Fiona lui passe le bras autour de la taille. Elle retient sa respiration lorsque Fiona, brusquement et au dernier moment, attrape la ceinture de sécurité pour la lui ramener sur le ventre. Maintenant, elle la gronde doucement, un sourire narquois sur les lèvres.

— Michèle, en voiture, il ne faut jamais plaisanter avec la sécurité.

Puis, sur ce, l’attache avant de repartir en trombe. Michèle est abasourdie. Cette femme est si imprévisible, passant de l’agressivité à la gentillesse, de la vulgarité à la douceur, avec cet incomparable don pour la prendre au dépourvu. Maintenant, elle agit comme si tout ce qui s’était passé auparavant n’avait jamais existé, comme si elles étaient deux vieilles copines se baladant tranquillement en voiture.

— Un jour, quand j’aurai les moyens, moi aussi je m’achèterai une voiture comme la tienne. Une voiture à moi, que je pourrai bichonner et garder longtemps. Un bolide de luxe suffisamment puissant pour impressionner les filles que je voudrais lever. Un tour dans la voiture et, hop, affaire conclue. Le pied, quoi !

Elle ne cesse de parler avec volubilité tout en se concentrant sur la route. Elle prend une petite départementale si étroite, serpentant en lacets taillés dans le roc et ombragés de châtaigniers, que les croisements y sont impossibles, et l’oblige à certains moments à freiner comme une dératée. Se retrouvant face à une camionnette, elle effectue une marche arrière à vive allure, s’arrêtant en équilibre sur un balcon vertigineux qui surplombe la vallée. La brume s’est dissipée, avec juste un léger crachin, et Michèle voit de sa vitre le vide qui s’étend à quelques pas. Elle n’est pas rassurée, s’accrochant de toutes ses forces à la poignée.

— Est—ce qu’on est obligé d’aller si vite ?

— Tu plaisantes ? J’ai trop envie de baiser.

Elle appuie sa remarque grossière d’un clin d’œil salace. Outrée, Michèle détourne la tête, encore décontenancée par cette attaque brutale. Fiona, comme pour la provoquer davantage, roule encore plus vite. Lancée à fond de train au volant de la voiture, elle zigzague follement entre les nids—de—poule et les arbres alors qu’elle vient de s’engager sur un chemin de terre assez raide qui s’enfonce dans une forêt de pins et de mélèzes. Le sentier remonte ensuite le cours d’eau d’une rivière, s’en écarte pour le rejoindre plus loin, l’enjambant par un pont en rondins. Fiona passe dessus sans trop de prudence, puis continue jusqu’à hauteur d’un canal d’irrigation. A ses côtés, Michèle est livide, réussissant à desserrer les dents pour marmonner :

— Allez—y doucement. C’est une BMW, pas un 4&4. Et on va où comme ça, c’est un trou perdu ici !

— Exact, et c’est très bien ainsi. Personne viendra nous déranger, et personne nous entendra crier, si tu vois ce que je veux dire…

— Vous prenez vos rêves pour des réalités !

Fiona l’observe avec une surprise feinte :

— Oh, c’est bien, Madame prend du poil de la bête, y’ a de la rébellion dans l’air !

— Bien sûr, ne comptez pas sur moi pour…

Elle laisse sa phrase en suspens alors que Fiona stoppe le véhicule et éteint le moteur.

— Sors.

— Non, proteste Michèle en clignant des yeux d’un air effrayé.

— Sors, ou je te jure que tu vas le regretter.

Les yeux noirs implacables plongent dans les yeux bleus égarés, imposant leur volonté.

Michèle, avec un sanglot impuissant, descend de voiture. Elle frisonne, de froid et de peur. Le soleil couchant a fait naître un vent frais. Auparavant, malgré la pluie, le temps était resté doux, un temps de saison pour cette fin de printemps, mais la nuit qui vient s’avère plus glaciale. Fiona sort à son tour, s’étirant pour détendre ses muscles noués par le trajet. Elle ferme ensuite violemment la portière, ne cessant de fixer Michèle avec cette même impudeur. Le bruit de la portière claquée se répercute à flanc de montagne, et c’est là le seul son qui vient perturber le silence. Rien ne bouge, et cette paix les isole du reste du monde. Il n’y a strictement aucun signe de vie, sauf ce petit chalet perdu dans la végétation, au pied d’une butte. Mais la mauvaise herbe qui l’entoure et les volets clos indiquent que personne n’y habite depuis longtemps. Cette impression de solitude rend Michèle nerveuse. Dans le silence de la nuit, si loin de tout, personne ne viendra la sauver. Elle en reste pétrifiée, les bras croisés sur la poitrine. Fiona la rejoint, ouvre la portière arrière et la pousse sans ménagement à l’intérieur de la voiture. Michèle veut protester mais elle n’en a pas le temps. Fiona s’est déjà jetée dans ses bras, se lovant souplement contre elle, cherchant sa bouche pour en prendre possession avec une soudaine brusquerie. Michèle se retrouve écrasée contre la banquette, et pousse un petit cri :

— Aïe ! Vous me faîtes mal !

D’un bond, Fiona se dresse pour changer de position, s’installe sur les genoux de Michèle et se met à se tortiller sur les cuisses instinctivement serrées. Tout de suite, son bassin bascule, accentuant toujours plus la pression de leur deux corps. Elle l’embrasse fougueusement en même temps. Michèle se laisse faire, sans répondre à ses attaques. Elle fait le vide dans sa tête, devenue un bloc de marbre, repoussant toute émotion et toute sensation. Son corps l’a déjà trahi une fois, la laissant totalement désemparée, et elle ne tient pas à renouveler cette dangereuse expérience. Fiona, malgré son état de surexcitation incroyable, prend conscience du changement. Elle la relance de baisers affamés en lui murmurant dans une prière :

— Michèle, donne moi du plaisir, et je te promets de te laisser ensuite tranquille…

Une lueur d’espoir illumine le regard de Michèle alors qu’elle évite le baiser avide.

— C’est vrai ?

— Regarde dans quel état je suis. J’en peux plus, je brûle, il faut que tu me fasses jouir, juste une fois… Après, je serai rassasiée, je te laisserai tranquille.

— Vous me le jurez ? Ce n’est pas une ruse ?

— Non. Est—ce que tu me crois capable de calculer des coups bas dans mon état ? Allez, dis oui, et je sors de ta vie à tout jamais.

— Je ne sais pas…

— Ou je te baise sans ton consentement, et crois moi que j’arriverai à mes fins, ou tu fais ce que je te demande. Merde, c’est pas compliqué à la fin !

Michèle passe une main tremblante sur son pâle visage. Elle est indécise, trop effrayée pour réfléchir calmement, prête à tout pour se débarrasser de cette lesbienne névrosée. C’est dans un murmure qu’elle s’entend dire :

— Vous me jurez qu’après c’est fini, vous partez pour de bon.

— Je n’ai qu’une parole. Alors, t’es partante ?

Elle la contemple avidement, les lèvres humides.

— Peut—être… Qu’est—ce qu’il faut que je fasse exactement ?

Fiona se dresse de joie, prenant cette question pour un accord. Elle se serre instinctivement contre elle.

— Je vais te montrer.

A califourchon sur elle, Fiona tente de se débarrasser de son short. Michèle lui vient en aide, l’empoigne par la taille et la soulève. Sans savoir comment, Fiona se retrouve en petite culotte, se frottant toujours contre sa partenaire. Impatiente, elle attrape la main de Michèle, la glisse agilement sous son bas—ventre pour l’insérer entre ses jambes. Elle crispe les cuisses, se dresse sur son séant tout en écartant les jambes pour lui faciliter le passage. C’est elle qui lui presse d’abord la main, lui montrant comment il faut faire. Michèle la caresse doucement, par—dessus son slip, dont le tissu léger lui laisse sentir le doux renflement du sexe féminin. Ce contact intime lui paraît divinement agréable, une sensation troublante qu’elle tente de refouler. Fiona la chevauche souplement tout en gémissant sans discontinuer, se tord, tremble, se mord les lèvres, tournant la tête de gauche à droite, de droite à gauche. De temps à autre, elle écrase sa bouche sur celle de sa partenaire, poursuivant sa langue dans un ballet effréné, aspirant sa salive et son souffle, l’encourageant à la caresser plus vite. Michèle se prend au jeu. Les yeux fixes, tout en bougeant ses doigts contre le pubis, elle la regarde intensément avec une lueur trouble et insondable. Caresser une femme tout en la regardant dans les yeux est une expérience aussi nouvelle qu’exaltante. Ses pupilles se dilatent alors que Fiona en profite pour agacer sa langue d’enivrantes spirales, l’enveloppant de baisers mouillés, l’affolant de glissades expertes. Subitement, Michèle halète, au bord de l’asphyxie. Puis, avec une violence imprévue, répond sauvagement à son baiser. Elle s’accroche à elle, enfonçant sa main contre le slip, accentuant la pression pour chercher un contact plus direct, ce qui envoie dans sa colonne vertébrale une onde de plaisir primitif. Le corps de Fiona ne cesse d’être agité de soubresauts désordonnés, et Michèle y répond en ondulant en cadence, lui donnant son rythme, incrustant son désir dans la chair de sa partenaire. Elle exhale un gémissement puissant, un son purement sexuel, tandis que le rythme de l’oscillation de ses hanches ne fait que s’accélérer, en même temps que sa main s’active fébrilement. Elle a l’impression qu’une magie opère, deux corps en fusion et en osmose qui les colle implacablement l’une à l’autre. Elles restent un long moment ainsi, soudées et entremêlées, écrasant leur bouche et liant leur langue, s’excitant jusqu’à la folie. Michèle est méconnaissable, hors d’elle, bougeant ses doigts de façon audacieuse, emportée par l’ardeur volcanique de sa partenaire, une éruption déchaînée qui la gagne à son tour. La chaleur animale de son corps l’électrise. Elle la caresse toujours, subissant les allées et venues du bas—ventre qui s’appuie convulsivement sur sa main. Le slip est trempé, et savoir que c’est elle qui met cette femme dans cet état est terriblement émoustillant. Détenir un tel pouvoir sur une femme aussi indépendante et résolue est une pensée excitante, qui flatte son égo et lui donne envie de garder le plus longtemps possible un pareil fouet au—dessus de cette forte tête, pour en connaître les limites. Sans savoir comment, deux de ses doigts glissent sous le sous—vêtement et pénètrent aussitôt dans une moiteur incroyable, un sillon humide qui s’ouvre et se referme avec un bruit de succion impatient. Estomaquée, elle veut retirer sa main, mais réalise confusément qu’elle en est incapable, comme si sa volonté obéissait à des pulsions trop tenaces pour faire marche arrière. Eperdue, elle reste immobile, ne sachant plus quoi faire, mais le sexe de Fiona se charge de prendre les initiatives. C’est comme s’il avait une vie propre, aspirant goulûment ses doigts, se contractant et se décontractant dans des crispations brûlantes. Brusquement, Fiona se casse en arrière avec une souplesse étonnante, tout en abattant ses mains sur les épaules de Michèle pour s’y agripper nerveusement. Elle ouvre d’un coup la bouche comme si elle venait de recevoir un coup en plein ventre, et pousse un long cri. Son visage prend une expression à la fois ébahie et exaltée alors que l’orgasme l’emporte violemment et longuement. En même temps, elle est prise de convulsions et secouée de hoquets. C’est alors que Michèle fait une chose qu’elle n’aurait jamais penser faire à une autre femme. D’instinct, elle reprend la caresse, y mettant un troisième doigt et les enfonçant tous dans le vagin, jusqu’au fond. C’est un simple geste puisqu’elle interrompt aussitôt le mouvement, mais suffisant pour que Fiona soit anéantie par un autre orgasme qui la prend cette fois—ci à l’improviste. Elle ne cesse de trembler, dans un état de semi—coma, un sourire stupéfait et épanoui sur les lèvres, comme nageant dans un courant de félicité. Enfin, elle ouvre les yeux, et contemple Michèle avec reconnaissance.

— Bon sang, tu as été divine !

Michèle, essoufflée, s’écarte d’elle avec un empressement qui trahit l’extrême confusion dans laquelle elle se trouve.

— Je l’ai fait parce que vous me l’avez demandé, c’est tout. Vous avez eu ce que vous vouliez, alors sortez de ma voiture maintenant.

Ce n’est pas un ordre, mais davantage une prière. Fiona, haletante, l’observe passionnément, les yeux brûlant de joie et d’excitation.

— Tu rigoles ou quoi ! Pas après ce que je viens de goûter, tu m’as mise en appétit.

Michèle craque, fondant en larmes.

— Mais vous m’aviez promis !

— Qu’est—ce que tu peux être naïve ! Et puis, franchement, grâce à moi tu as découvert ta vraie nature, je ne pensais pas que tu serais si douée... Ma jolie, tu as ça dans la peau, t’es faite pour aimer les femmes, ça saute aux yeux !

— C’est faux !

C’est un cri de révolte, de panique, comme pour s’en convaincre. Un sourire satisfait flotte sur les lèvres de Fiona alors qu’elle la regarde pensivement.

— Surtout ne me fais pas croire que tu jouais la comédie…. Mon instinct ne me trompe jamais. Dis, si on attaquait les choses sérieuses. Je ne suis pas du genre à me contenter d’un ou deux orgasmes.

— C’est dégueulasse, vous m’avez trompée !

— Plus tard tu me remercieras.

De gestes tremblants, Michèle remet malgré tout de l’ordre dans sa tenue débraillée, comme pour lui faire comprendre que les choses s’arrêtent là. Elle refoule en même temps ses larmes, le visage cireux. Son cri s’étrangle quand Fiona lui prend la main et l’oblige à sortir de la voiture.

— Prends ta valise et suis—moi.

Elle ouvre le coffre et attrape de même son sac de sport qu’elle passe par— dessus son épaule. Elle enclenche ensuite la fermeture centralisée des portes, glissant aussitôt les clefs dans une des poches de son short. Un geste qui n’échappe pas à Michèle alors qu’elle hésite à la suivre.

CHAPITRE 3

Michèle et Fiona se dirigent vers le chalet. Cette dernière ignore vite sa compagne qui peine à la suivre, trébuchant et geignant sans cesse sur l’étroit chemin boueux qui débouche sur une vaste prairie. Elles descendent ensuite par un petit sentier herbeux assez glissant.

— Aïe !

Fiona se retourne. Michèle repose les fesses par terre, grotesque dans ses vêtements raffinés et ses escarpins de luxe qui ne se prêtent vraiment pas à l’environnement.. Fiona opine tristement de la tête, puis reprend sa marche. Enfin, elles atteignent les marches menant au porche.

— Reste ici, lui ordonne Fiona.

Elle disparaît derrière l’habitation en bois de séquoia. Michèle reste plantée là, gauche et stupide, ne comprenant toujours pas. Elle sursaute lorsque la porte s’ouvre brusquement en grinçant sur ses gonds. Fiona apparaît dans l’encadrement, avec un large sourire et un geste théâtral.

— Et voilà, Sésame ouvre—toi !

— Comment avez—vous fait ?

— Des années de pratique, tout simplement… Viens.

Elle la prend par la main et l’entraîne dans un séjour au parquet de chêne ciré, aux murs recouverts de boiseries. Comme une princesse mutine, avec cette même fierté qu’aurait la propriétaire des lieux, elle lui fait visiter les pièces sombres. Au lieu de lui lâcher la main, elle lui saisit l’autre et la serre avec force.

— Comme on va être bien ici, rien que toutes les deux !

Touchée par sa sincérité, Michèle se laisse guider dans une petite chambre coquette. Avant d’ouvrir les volets, Fiona pirouette dans la pièce en riant de joie.

— Notre nid d’amour !

De nouveau, elle étreint les mains de Michèle, tournant autour d’elle en l’observant sous tous les angles avec une lueur espiègle.

— On va pouvoir s’aimer comme des folles ! Tu imagines, personne viendra nous déranger. Tu m’as dit que tu avais besoin d’une semaine pour réfléchir, alors laisse—moi te prouver durant tous ces jours qu’une femme peut t’apporter beaucoup plus qu’un homme, et crois—moi qu’après tu n’auras plus la moindre hésitation.

De nouveau, elle pirouette avec légèreté. Puis elle attire à elle la jeune femme réticente et la fait asseoir à côté d’elle, sur le lit.

— Michèle, je suis si heureuse ! Toi aussi tu vas être heureuse, tu vas voir…

— Et si les propriétaires revenaient ? Cette maison appartient bien à quelqu’un ?

— Merde, Michèle, lâche—toi, décoince—toi ! Qu’est—ce que tu peux être terre à terre ! Profite du moment présent, apprends à apprécier les choses comme elles viennent, arrête de te poser des questions et de flipper pour un rien.

Elle se rend compte qu’elle s’exprime maintenant d’un ton sec. Elle adoucit sa voix.

— Ecoute, prépare nous le lit. Moi, je vais chercher le disjoncteur, ouvrir l’eau et fouiller un peu. Il doit bien y avoir quelques boites de conserve qui traînent quelque part, question de faire un repas ou deux avant de descendre au village pour faire le plein.

Puis son regard se fait plus langoureux avant d’ajouter.

— Et fais—toi belle, pour moi…

Elle se lève et fait quelques pas de danse avant de sortir de la chambre. Michèle l’entend chantonner alors qu’elle se dirige vers la fenêtre. Le soleil a disparu derrière les montagnes lointaines, l’obscurité a étendu son voile sur toute la forêt. C’est un endroit magnifique, sauvage, et l’idée de se retrouver isolée dans un tel cadre onirique, seule avec une femme qui veut abuser d’elle, lui procure un long frisson qu’elle ne peut analyser. Dans le placard en bois massif, elle trouve tout ce qu’il faut pour faire le lit, et elle s’y attelle avec des gestes mécaniques.

Elle entend à peine Fiona se vanter excessivement :

— C’est bon, j’ai trouvé le disjoncteur, l’électricité marche ! Je vais ouvrir l’eau maintenant. Rien ne me résiste !

Puis un peu plus tard :

— J’ai trouvé des factures. Ce chalet appartient à Monsieur et Madame Leboyer, qui viennent toujours à la même période : aux fêtes de fin d’année, et tout le mois d’août. C’est génial, on ne risque pas d’être dérangées avant longtemps !

La voix semble venir de très loin, comme si elle parvenait d’une autre dimension, d’un endroit dont elle est prisonnière, sans doute un mauvais rêve qui s’éternise… Tout cela n’est pas réel, c’est impossible, elle va se réveiller, et réaliser qu’elle est toujours en voiture, qu’elle s’est assoupie sur une aire de repos… Elle ne peut pas à être là, dans ce chalet isolé en pleine montagne, à préparer un lit pour le bon plaisir d’une inconnue qui veut lui faire l’amour ! C’est grotesque, une situation absurde comme on peut l’imaginer dans certains rêves débordants de fantaisie, où toutes les folies sont possibles, et elle va certainement en rire en se réveillant d’une minute à l’autre… C’est dans un état second qu’elle s’immobilise, ne sachant plus quoi faire.

— Je vais chercher du bois pour allumer la cheminée, lui crie Fiona.

Dans la pièce d’a côté, par la porte entrouverte, Michèle la voit se changer, enfilant un jean de couleur noir et un pull à col roulé. Aussitôt, elle sort, refermant la porte bruyamment derrière elle. Le bruit fait sursauter Michèle, la sortant de son inertie. Elle se précipite dans le séjour, cherchant des yeux le short que Fiona a dû abandonner dans la pièce. Elle le trouve, jeté en boule sur le dossier d’un fauteuil, et c’est aussi facilement qu’elle récupère les clefs de voiture dans l’une des poches. Elle les sert dans sa main, avec l’énergie du désespoir, comme pour s’éveiller de son mauvais rêve, cherchant à se rassurer au contact froid et métallique. Ces clefs sont un premier pas vers la liberté, le seul moyen qu’elle ait pour fuir Fiona, mais étrangement elle ne ressent aucune sensation de victoire ou de joie. Michèle se met à trembler sans pouvoir se retenir, redoutant de comprendre. Elle se sent perdue, désorientée. Son regard semble attiré par une immense glace qui renvoie son image, elle s’y approche avec appréhension, comme par peur de se découvrir brutalement, peur d’affronter la vérité en face. Elle y contemple un visage méconnaissable, empreint d’une sensualité rêveuse et inassouvie, aux yeux brûlants de fièvre, aux lèvres gonflées de désir. Qu’est—ce qui lui prend ? D’un doigt, elle effleure machinalement sa bouche meurtrie auparavant par la violence des baisers féminins, et ce simple contact la fait vibrer. Une sensation de plaisir qu’elle ne maîtrise pas la saisit, elle s’efforce de toute sa volonté à se laisser gagner par des sentiments plus appropriés, comme la culpabilité, les remords, mais elle en est incapable. C’est dans un état second qu’elle remet les clefs à leur place et regagne lentement la chambre. Fiona rentre à cet instant, un bruit de bois jeté sur le sol accompagne son rire satisfait. Peu après, elle pousse un cri de guerre, laissant exploser sa joie.

— Et le feu jaillit des enfers !

Michèle l’entend faiblement, tournant dans la chambre comme une lionne en cage, assaillie par tant d’émotions contradictoires qu’elle ne sait plus où elle en est.

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