Le Harem-4

La licorne
samedi 28 avril 2012
par  Arkann
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Originalement, deux séries différentes convergeaient vers un même point pour n’en devenir qu’une seule, rendant les choses difficiles à suivre pour le lecteur. Voici donc les deux séries intégrées.

Point de vue : Zéra

À cheval, galopant sur la route bordant la falaise, accompagné de mes gardes. Ces gardes si courtois, si dévoués, qui auraient sacrifié leur vie pour la mienne, sans aucune hésitation. Ces gardes que je voyais pour la dernière fois.

C’était dur. Ça l’avait toujours été, ça le serait toujours. Je m’étais fait des amis sincères, lors de cette mission. Je faisais partie de leur vie. Ils faisaient partie de la mienne. Les quitter, sans dire adieu, sans avertissement… il était difficile de ne pas laisser paraître ma douleur. Mes gardes me connaissaient trop, particulièrement Morham, qui était chargé de ma vie depuis qu’il avait vingt ans. Morham, qui en avait soixante, qui semblait plus vieux que moi. Moi, qui en avait quatre-vingts.

Quatre-vingts ans, chevauchant au galop. Il était temps. Un an ou deux de plus et les rumeurs de sorcellerie commenceraient à fuser pour expliquer mon apparence, ma vigueur. La conseillère du royaume, la Duchesse de Séphal, devait mourir. Préférablement devant témoins, et d’une façon qui expliquerait de manière plausible pourquoi mon corps ne serait jamais retrouvé.

Le détour du chemin, où tout allait se passer. Un serrement au cœur. Une grande tristesse, pour aller avec le sentiment du devoir accompli. Ce monde était sauf, nul ne savait, ne saurait jamais. Ainsi soit-il.

Mes sens étaient aigus, je savais ce qui se passerait, d’où viendrait le carreau. Je pris soin de ne pas tourner la tête, de ne rien remarquer lorsque Malek se leva dans les buissons, me mit en joue avec son arbalète… et tira.

Le carreau trouva mon ventre, s’enfonça profondément. La douleur était terrible, mais négligeable en comparaison avec mon autre douleur. Morham tourna la tête, averti par le son, son regard rencontrant le mien. Peut-être aurais-je dû ne pas le regarder, afin de ne pas voir son expression horrifiée.

L’un de mes gardes fut presque assez rapide pour tout faire échouer, arrivant quasiment à me retenir avant que je ne tombe.

Le dur contact du sol. L’agonie du carreau fouillant mes entrailles. Le bord du précipice… et puis le vide, la longue chute, le violent contact avec une eau glacée et profonde.

**

Les gazouillis des oiseaux, le son du vent dans la cime des arbres, du ruisseau tout proche. Les odeurs d’un printemps perpétuel. Des feuilles vertes et belles sur les arbres. Des pousses riches et grasses. Des fleurs de toutes les couleurs.

La clairière était ensoleillée, la rosée perlant sur toutes les surfaces. Quelques semaines de repos depuis ma « mort », mais dans quelques jours… de retour au travail.

En fait, j’étais déjà de retour. Cette ancienne forêt de séquoias était celle où j’étais née, parmi les miens. Des vacances, courtes, mais la guerre contre l’ennemi était sans merci, et je ne pouvais languir ici.

Au milieu de la clairière, Kamerym broutait paisiblement, choisissant les plus belles fleurs, semblant ignorer ma présence. Peut-être était-ce vrai, mais la prochaine fois que j’arriverai à le surprendre allait être la première. Il était presque impossible, même pour une licorne, de surprendre une licorne.

Une crinière d’argent, une corne spirée d’un ivoire luisant. Vingt-deux mains au garrot, des formes élégantes, un pelage d’un blanc éclatant, couturé de cicatrices anciennes. D’énormes sabots laqués d’une couleur argentée.

Il tourna la tête, une expression amusée sur ses traits.

—  La récompense pour un travail bien fait : plus de travail. 

Les premiers mots qu’il m’adressait depuis plus de soixante ans.

—  Oui, je répondis, aussi amusée que lui, interrompant mes efforts de surprise.

Ses mots m’étaient familiers ; il m’avait ainsi adressée lors de mes autres retours de mission. Pas de salutation, pas de perte de temps. Il était ainsi, et tous le prenaient comme il était. Une inclinaison de la tête, afin de toucher ma corne à la sienne quelques moments.

— Tu as pris connaissance de ta prochaine mission ? Il me demanda, son expression laissant glisser toute forme d’amusement, devenant très sobre.

— Oui. C’est une mission qui demande au moins trois licornes. 

Il hocha lentement de la tête.

— C’est vrai, mais tu seras seule. Malek te sera parfois disponible. Le nombre de ceux qui meurent au combat est plus grand que celui de ceux qui naissent. 

Il avait l’air fatigué en me disant cela, rencontrant mes yeux avec détermination. Je savais qu’il préparait sa succession. Je savais qu’un jour il prendrait pour lui l’une des missions les plus dangereuses. Y survivrait. En prendrait une autre, puis une autre, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Aucune licorne ne mourait jamais de vieillesse.

— Ils ont un empire puissant, je répondis.

Il sourit, la fatigue bannie.

— Oui. Un Empire conquérant, décadent, mauvais… mais puissant, sophistiqué, évolué. Prends cet Empire, unis ce monde sous ta bannière, et peut-être auras-tu les forces requises pour repousser l’ennemi. Ils vont être durement frappés. Je doute qu’une victoire ne soit possible, mais une retraite ordonnée, coûteuse pour l’ennemi… ça, tu pourrais y arriver. 

—  Je vois. 

Telle avait été ma conclusion. J’avais espéré qu’il m’offre un meilleur espoir… mais il était parfois impossible de contenir l’ennemi, et sauver ce qui pouvait l’être, faire payer le prix le plus lourd, telles étaient parfois les seules choses pouvant être faites. Je détestais au plus haut point la défaite.

Plusieurs heures de discussions, de préparations, et il était temps d’y aller.

**

— Tu vois, Capitaine, c’est ça, la forteresse de Valan.

Le ton de Mephréam était moqueur, narquois. Mephréam… était une personne fondamentalement irrévérencieuse, mais il était très intelligent, et je réalisais maintenant que ce qu’il avait dit de la forteresse était… totalement vrai. Il avait aussi la main tendue, pour recevoir le résultat de son pari.

Deux écus d’or. Bon. C’était de bonne guerre. Il empocha le fruit de sa connaissance en riant, alors que j’examinais la forteresse. Après quelques minutes d’observation, je savais que je ne trouverais aucune faille, qu’elle était aussi imprenable que Mephréam l’avait affirmé. Des siècles de guerre à mon nom. Des forteresses, j’en avais assiégé des centaines, mais aucune comme celle-ci.

De hauts murs épais fondés sur le roc vif, un roc d’une grande dureté. Une falaise profonde protégeait trois côtés, alors que le flanc où il y avait suffisamment d’espace pour déployer une armée était puissamment défendu et possédait une mauvaise pente. Tout engin de siège serait à portée des catapultes et trébuchets des défenseurs longtemps avant de pouvoir tirer. Tout ce que je pouvais voir de la forteresse était en parfait état.

Alors que je regardais, Mephréam me débitait les mauvaises nouvelles, me parlait des profondes citernes, des silos à grain, des troupes à la disposition du Duc. Le duché de Valan était riche en tout : bois, minerais, or, et suffisamment de bonnes terres arables pour avoir suffisamment de nourriture pour une assez grande population plutôt bien éduquée. Les forgerons de Valan étaient connus pour leurs aciers damasqués, leurs épées de haute qualité. Et puis il y avait cette autre richesse, l’extrême qualité des chevaux vendus par Valan.

En contrebas, je pouvais voir la cité entourée de ses murs. Des fortifications aussi bien pensées et maintenues que celles de la forteresse. Prenable, mais la prise d’une telle cité serait longue et coûteuse. Et ça, seulement si l’armée d’invasion arrivait à prendre forteresse après forteresse au travers de cols ou les conditions de vie pour les assiégeants exposés aux éléments seraient –au mieux- misérables. Et puis il y aurait l’harassement constant d’une cavalerie légère harcelant les convois de ravitaillement, une cavalerie plus lourde infligeant d’importantes pertes de temps à autre. Valan avait aussi quelques régiments d’infanterie lourde pour la défense statique, supportée par des unités d’arbalétriers bien entraînés. Un cauchemar.

Je détestais déjà le Duc de Valan, car lorsque l’Empire serait mien, j’aurais soit à prendre son duché par subterfuge ou, plus probablement, négocier avec lui. Je détestais négocier.

L’assassinat était aussi une bonne option. Lorsqu’une licorne décidait qu’un simple mortel devait mourir, ce simple mortel mourait, point. Certainement, pour prendre le contrôle de l’Empire, j’allais devoir verser le sang. Rien de choquant lorsque le but ultime était de tenir l’ennemi à l’écart. Pour une telle cause, la fin justifiait tout moyen.

—  Alors, Capitaine, tu es satisfaite ? 

La voix de Mephréam était plus sobre qu’à l’accoutumée. J’avais la mine renfrognée, très pensive. Six ans à me monter une compagnie de mercenaires, à inspecter ce monde, à reconnaître le terrain, le champ de bataille ultime, à explorer l’Empire, à identifier ses forces, ses faiblesses, ses ressources. Mephréam était avec moi depuis le début, et il commençait à bien me connaître.

—  Oui. Allons-y.

Ma voix était distante, froide. Ostensiblement, nous étions ici pour acheter des chevaux, ce que j’allais faire, naturellement. Mais je n’aimais pas Valan. Je détestais Valan. Je me méfiais. Un instinct qui m’avait maintes fois sauvé la vie m’avertissait d’un danger obscur…

**

De l’eau courante. Une tuyauterie de plomb ou de cuivre. Il y avait un miroir moucheté dans ma salle de bains. Avant maintenant, seul dans les auberges les plus dispendieuses de la capitale avais-je vu une telle richesse, une telle sophistication. Ici… c’était dans une auberge pour la classe moyenne… Plus je connaissais Valan, plus je détestais ce duché, plus mon ardeur pour le compter comme une de mes ressources était grande. Plus je voyais Valan, plus son potentiel pour m’aider ou me contrer devenait évident.

Je me regardais dans le miroir, ma face dégoulinant d’eau. Mon expression était fermée. J’avais pris apparence humaine, naturellement. Un âge d’environ vingt-quatre ans, ce qui me donnerait la « longévité » requise pour compléter ma mission. Des yeux bruns, des cheveux blonds. Des traits ayant du caractère. Pas très grande. Belle, sans plus. Je me faisais souvent demander comment une femme pouvait mener des mercenaires au combat et être prise au sérieux. Je n’étais pas toujours respectée par ceux qui ne me connaissaient pas. Ces gens apprenaient vite à changer leur attitude. S’ils survivaient.

Seule sur ce monde pour des dizaines d’années avec ma lourde tâche, sans un mâle de mon espèce… il m’arrivait parfois d’être d’humeur massacrante. La seule chose plus dangereuse qu’une licorne de mauvaise humeur était une licorne en chaleur. Ça, et une licorne en chaleur sans espoir de trouver un partenaire adéquat.

Quelques minutes plus tard, j’étais dans la rue avec Mephréam et quatre autres mercenaires. Une rue pavée, des égouts souterrains, un système d’aqueduc sophistiqué, des bâtiments en pierre, la ville propre et en ordre, même dans les quartiers plus pauvres. Le feu ne se propagerait pas facilement, ni non plus la vermine ou la peste. Une ville très facilement défendable. La simple garde municipale était bien équipée, bien entraînée.

Les gens semblaient heureux, prospères, en santé. J’avais posé des questions sur le Duc de Valan… un homme dont on savait peu, d’une lignée mystérieuse. Arkann Devalerian, homme d’état, de guerre, de négoce. L’argent et le noir, le cheval de sable cabré sur champ d’argent, ses couleurs et ses armoiries étaient en évidence partout au travers de la ville.

Malgré mes questions, je n’avais eu que peux de réponses. Des taxes honnêtes, des services de qualité, une justice ferme –parfois cruelle-, mais juste. Le Duc avait une police secrète, tout le monde s’accordait à le dire, et cette police était très crainte. Il y avait une rumeur marquée qui voulait que ces « Auxiliaires » utilisaient une magie noire pour démasquer les espions, fraudeurs, officiels corrompus, dissidents, et autres criminels. Personne ne fraudait ou ne volait le Duc, car ceux qui le tentaient se faisaient toujours attraper.

Et puis il y avait ces rumeurs que le Duc était un dragon qui prenait forme humaine. Ou encore qu’il était vampire, ou bien magicien et qu’il faisait des sacrifices humains pour rester jeune. Dans tous les cas, il se nourrissait ou sacrifiait des criminels justement condamnés à mort, ce qui rendait ces travers tolérables au peuple. Peu importe laquelle des sinistres rumeurs était vraie, la croyance populaire voulant que le Duc d’il y avait deux siècles était le même que celui d’aujourd’hui me paraissait crédible. Ne serait-ce que par l’ordre, l’efficacité, la prospérité qui régnaient ici.

Il allait être un ennemi dangereux. Rien qu’un petit coup de corne discret ne pouvait arranger.

Mais il était temps de penser à autre chose. Nous étions arrivés au marché aux chevaux de Valan, réputé hors des frontières mêmes de l’Empire. On y venait de fort loin pour acheter les meilleurs chevaux du monde, et l’équipement qui allait avec. Ce marché permanent était situé hors des murs de la ville, et offrait tout ce dont un cavalier pouvait avoir besoin, des harnachements aux fers, des chariots aux armures. Des chevaux bien brossés, en santé… et seulement de bons chevaux. Les normes étaient suivies sans exception. Il existait un marché secondaire pour ceux qui voulaient des chevaux meilleur marché.

Les chevaux les plus renommés provenaient des réputés haras du Duc lui-même. Aucun étalon, aucune jument, seulement des hongres. Valan prenait grand soin de ne pas perdre le contrôle de sa richesse. Vendre un étalon était passible de la peine capitale –après torture-, une peine rigoureusement appliquée.

Il y avait de nombreux marchands ici. Et beaucoup d’acheteurs. Un premier tour, pour me faire une idée de ce qui était disponible. J’obtins rapidement la réalisation que la réputation des chevaux de Valan était loin d’être surfaite. Une surprise profondément agréable. Des chevaux… vraiment impressionnants, aussi parfaits que des chevaux pouvaient l’être. Des chevaux parfois irascibles et agressifs, pleins d’énergie, de puissance. Des chevaux de trait, des chevaux de guerre, des chevaux de course. Des trotteurs, des chevaux pour la monte générale. Des chevaux ayant souvent une robe noire.

J’étais comme une enfant dans un magasin de confiserie, imposant un pas rapide à mes compagnons. Ils étaient amusés, car ils ne m’avaient jamais vu aussi excitée. Le jour où l’Empire serait mien, je disposerais de la meilleure cavalerie jamais connue.

Et puis je parvins aux écuries du marchand représentant le Duc. Initialement, les gardes ne voulurent pas nous laisser passer, riant à l’idée que de simples mercenaires puissent se permettre d’aussi nobles montures. Le marchand était libre et j’étais persistante. Il me montra les chevaux disponibles.

Je croyais avoir vu des chevaux parfaits : je m’étais trompée.

—  Je les prends tous. 

Kalem, le marchand, ria à ce qu’il croyait être une farce.

—  Bien entendu, Capitaine. Tous aimeraient bien le faire. 

—  Je suis sérieuse. 

Il y avait une chose dans le ton sans inflexion de ma voix qui l’arrêta net et le fit me regarder avec des yeux nouveaux. Mes gardes se regardaient, médusés. Mephréam semblait avoir avalé sa salive de travers.

Le marchand avait regardé mon équipement, celui de mes gardes. Un peu rapidement, peut-être. Il prit plus de temps ce coup-ci. Tout était sobre et sans richesse visible… mais chaque pièce d’équipement était de la meilleure qualité. Son visage devint neutre. Il comprenait que son évaluation initiale était erronée.

—  Vous êtes une dame très riche, Capitaine. Très, très riche. 

Il posait une question avec cette affirmation.

—  Oui. D’ailleurs, si vous avez d’autres chevaux d’aussi bonne qualité, je vais les prendre aussi. Envoyez quelqu’un vérifier auprès de la Banque Impériale. Ils devraient avoir reçu une autorisation de paiement en mon nom. Zéra de Séphal. 

Il caressa sa barbe quelques instants, et décida de jouer le jeu, envoyant l’un de ses serviteurs faire cette vérification, et m’invitant à son bureau pour parler. Un hôte sans reproche, cultivé, capable de tenir une conversation intéressante. Le servant revint deux longues heures après avoir été envoyé, et arriva accompagné du directeur de la banque lui-même. Quelques formalités d’usage, et c’était fait. Puis le marchandage commença : je lui avais donné un avantage marqué en disant que je les prenais tous –des fois, ma fougue prenait le meilleur de moi- mais je savais marchander, et le faire plutôt bien.

Il m’abreuvait de thé, et je m’assurais qu’il en boive autant que moi. C’est lui qui se retrouva le premier à être inconfortable. Chaque cheval, inspecté dans ses moindres détails, chaque défaut monté en épingle. Je me foutais éperdument qu’un cheval ait une tache blanche qui le rendait moins beau, mais je m’en servais sans vergogne.

Le marchand était un requin sournois, mais il se battait avec une personne ayant des siècles d’expérience. Je savais à l’avance ce qu’il allait me dire, ce que j’allais lui répondre. Six heures plus tard, nous avions conclu un marché. Un marché honnête, qui ne le ferait pas fuir si je revenais, mais un marché où j’étais loin de m’être fait avoir.

—  J’ai un emploi pour vous, si vous le désirez, il me dit, mi-sérieux, avec un ton penaud, en me serrant la main. C’était flatteur.

—  Le marchandage n’est pas ma force, je lui répondis, parfaitement sérieuse.

**

—  Capitaine, tu es vraiment si riche ? 

La question provenait de Mephréam. J’avais dépensé une somme colossale pour avoir les chevaux que nous menions maintenant vers nos casernements. Lui et les autres n’arrivaient toujours pas à croire, même si Valan était maintenant une journée derrière nous.

Des mercenaires. Je pouvais sentir leur cupidité. Je les croyais loyaux, j’avais confiance, mais j’allais voir dans les jours qui viendraient si j’avais raison. L’appât du gain était un motivateur important pour tout mercenaire. Si j’avais tort, ils me tueraient dans mon sommeil, une nuit. Tenteraient. N’y parviendraient pas. Comprendraient brièvement leur erreur. La prochaine fois qu’un simple mortel arrivait à assassiner une licorne allait être la première.

— Oui, Mephréam, je suis vraiment aussi riche. 

Il y eut un long moment de silence.

—  Capitaine, pourquoi être mercenaire, alors ? 

Une question sérieuse qui méritait mieux que les fausses réponses que je pouvais lui donner.

—  J’ai une destinée, Mephréam. Elle passe par la compagnie. 

C’était le mieux qu’il m’était permis de faire. Un autre moment de silence.

— Et cet or ? Il vient d’où ? 

—  J’ai tué un dragon lorsque j’étais petite. Il avait un grand trésor. 

Parfaitement vrai. Bien sûr, jeune licorne contre dragon, c’était tout de même moins risqué que jeune fille contre dragon.

Un long moment de silence. Puis ils décidèrent de rire, comme si j’avais fait une farce. Mon petit sourire énigmatique les conforta dans leur idée.

—  Ça va, Capitaine. On ne te demandera plus d’où il vient, ton or. Et puis, tu n’as rien à craindre de nous.. Mephréam me dit, capable de se mettre à ma place et deviner ce qui aurait été une appréhension normale de ma part.

—  Mais je n’en doute pas, mon cher Mephréam. La compagnie entière m’est loyale. 

Elle l’était. Pour une compagnie de mercenaires. Tant que je faisais preuve de compétence, de fermeté juste, et que je les enrichissais, la compagnie demeurerait loyale.

**

—  Capitaine. La Ligue est prête à vous aider, mais nous doutons de votre capacité de parvenir à vos objectifs. 

Aber Alsan était un homme raffiné aimant les beaux habits, les manières sophistiquées. Un bellâtre. Un bellâtre ayant en apparence trente ans alors qu’il en avait plus de cent. Un mage d’un très grand talent, qui aimait bien se faire sous-estimer. Une personne compétente, dangereuse, qui me serait un jour très utile.

—  Je comprends, Aber. Ça paraît improbable. Mais je réussirai. Le jour de ma victoire, puis-je _vraiment_ compter sur la Ligue ? 

La Ligue était une Alliance solide de petits pays, états nations, intérêts commerciaux et religieux qui avaient un point en commun : la crainte de l’Empire. L’Empire poursuivait son expansion, à un rythme limité, était au courant que la Ligue était un ennemi… et avait le luxe de pouvoir ignorer cet ennemi qui aurait été dangereux pour n’importe quelle autre entité que l’Empire.

Le mage me regarda longuement.

— Vous pourrez compter sur la Ligue. Si vous respectez vos engagements. 

Un pion de plus de placé.

**

Être Capitaine d’une compagnie de mercenaires n’était qu’une des nombreuses manières que j’avais pour parvenir à mes fins, tout en ne révélant pas ma nature. Je trouvais cette manière particulièrement utile, car elle me permettait de bâtir une petite armée personnelle, d’identifier les hommes de guerre les plus aptes à un jour me servir, et me faire une très bonne idée des forces militaires qui me seraient disponibles.

Je comptais sur deux unités distinctes : mon unité de cavalerie lourde, forte d’une centaine d’hommes, et mon unité de hallebardiers Murinois, d’environ deux cents hommes si l’on ne comptait pas la vingtaine d’arbalétriers auxiliaires chargés de garder les archers à distance. À cela s’ajoutaient les unités de support requises pour déployer ces hommes sur le champ de bataille. Un nombre minimal pour un résultat optimal, mais… En tout, j’avais un peu plus de six cents personnes à mon emploi, et mes officiers étaient triés sur le volet. J’arrivais à financer le tout sans que cela me coûte un sou, ce qui était plutôt impressionnant considérant que je mettais l’emphase sur l’expérience et l’équipement plutôt que sur les profits.

Assise à la table dans mes quartiers, à la lueur d’une lampe, je révisais les livres, un exercice ennuyeux, mais nécessaire pour garder tout le monde honnête. Dans quelques jours, je marchais avec les hallebardiers sur Marsalis pour rejoindre une armée de mercenaires qui allait envahir cette contrée. J’avais accepté l’offre plus pour en apprendre sur cette reine qui existait déjà dans les livres d’histoire il y avait maintenant deux siècles que pour toute autre raison. Une magicienne avouée, de grand talent, qui me serait certainement utile un jour. Me battre contre elle n’était pas un mauvais moyen pour en apprendre beaucoup. Il fallait donc que tout soit en ordre, avant de partir.

Absorbée par mes tâches, je manquai presque les signes de quelqu’un s’infiltrant dans le bâtiment, s’approchant furtivement de moi. Il n’était pas encore dans la pièce, ni même dans le corridor y menant, mais… un sourire carnassier. Une attente. Je le sentais s’approcher, avec grand talent. Je n’allais pas tuer un assassin aussi talentueux, mais il allait avoir toute une surprise.

C’est moi qui en eus une.

Malek ! Une joie profonde me prit. Il soupira, un air contrit et gamin sur sa face souriante, lorsqu’il entra dans la pièce et réalisa encore une fois que licorne ne pouvait surprendre licorne. Il avait forme humaine, la même qu’il avait prise pour assassiner la pauvre Duchesse de Séphal il y avait maintenant des années, sur un autre monde.

Il ouvrit la bouche pour parler, mais je ne lui laissai pas le temps, l’enserrant dans mes bras, profitant de sa bouche entrouverte pour l’embrasser agressivement. Le son de son dos frappant la porte durement, la claquant en position fermée. Il récupéra vite, m’encercla de ses bras, me serra très fort, répondit à mon baiser avec vigueur.

Problème. Des années, avec seulement les moyens du bord pour me satisfaire. Et là, sans avertissement, un beau mâle tout jeune, fougueux et viril. Je frémissais à l’idée de lui et moi sous notre vraie forme… mais ça n’était pas possible, pas ici au beau milieu des baraquements. Deux licornes en rut… ne toléraient pas la présence de témoins pendant leurs ébats. Et puis, nous ne pouvions risquer d’être vus par d’éventuels survivants.

Malek me repoussa, après un moment.

—  Du calme, Zéra, il me dit, à voix basse.

Du calme !? Il pouvait bien dire cela, lui qui allait de monde en monde, de licorne en licorne. Messager, assistant, amant…

—  Capitaine ! Tu vas bien ? 

La voix de Mephréam. Je l’avais senti accourir, mais ignoré cette connaissance. Pas Malek. Je devais me contrôler.

—  Oui, Mephréam, je répondis, d’une voix étranglée, distraite.

Le son d’une épée sortie de son fourreau. La porte s’ouvrit suite à un solide coup de pied. Mephréam avec une expression mauvaise, l’arme au poing, sentant que quelque chose n’allait pas. Ses yeux s’écarquillèrent.

— Capitaine… ! L’air sidéré, il baissa son arme… puis sourit de son sourire le plus moqueur. Tu es de chair, finalement.

Il ne pouvait le savoir, mais il était à deux doigts de se faire encorner, de se faire piétiner, de se faire trucider. Malek me tenait serré contre lui, tout calme.

—  Passez votre chemin, mon cher. Nous sommes occupés. Il lui dit cela d’un ton plaisant, mais ferme.

—  Comment es-tu entré ? Il rétorqua.

—  Mephréam !! 

Le grommellement qui provenait de moi était plein d’une certaine fureur. Je frissonnais. Je voulais le tuer, l’éliminer, afin que moi et Malek puissions commencer en paix. Malek me retenait.

Mephréam avait le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Il leva une main.

—  Ça va ! Ça va ! 

Il ferma la porte. Tout le monde allait le savoir dans les minutes qui viendraient. Je pouvais lui confier des secrets et il ne parlerait pas, mais des potins… ? Particulièrement des aussi juteux ?

Malek détourna l’attention, m’embrassa de nouveau, et j’oubliai tout. De longs moments à s’embrasser, à se coller, à se caresser. Puis il regarda vers le haut, mais le plafond était trop bas. Sous nos vraies formes, ça n’était pas possible. Et puis, nous étions au deuxième étage, et on nous aurait entendus. De toute manière, le plancher n’était pas assez solide pour prendre le poids de deux licornes copulant avec énergie. Sous forme humaine, donc.

Était-ce lui qui m’avait portée au lit ? Ou était-ce moi qui l’avais poussé jusque-là ? J’en perdais des bouts tellement mon besoin longtemps réprimé était grand. Le son de vêtements se déchirant, les protestations amusées de Malek. Il n’était pas étranger à ce genre de réception. Un jour, il aurait l’expérience requise pour avoir ses propres missions… et il comprendrait. Seul, pendant des décennies.

Un solide gaillard, bien fait, sous cette forme humaine qu’il avait. Une gueule d’ange, avec la mâchoire comme coupée au couteau, angulaire. Juste assez musclé. Je pouvais l’imaginer sous sa vraie forme, étalon élégant, puissant, bien membré… les fantasmes que j’avais eus au cours des dernières années, de lui, de d’autres licornes. Tout me revenait en une vague qui m’aveuglait, m’assommait, ne laissait qu’une chose à l’esprit.

Il riait, essayait de me contenir. Il était sous moi. Il saignait d’une lèvre. L’avais-je frappé par mégarde ? Le goût de son sang dans ma bouche. Mordu. Tant pis pour lui.

Ses pantalons, enfin hors du chemin, révélant son membre bien raide. Il tentait de me ralentir, de me caresser. Il se mérita une morsure bien sentie à l’épaule et des menaces variées, grommelées aux oreilles. Si nous avions été sous notre vraie forme, il se serait mérité une solide ruade au poitrail pour son manque d’empressement.

Et puis, ce moment de pénétration. Le premier depuis trop longtemps. Si bon, si intense. Je le pris, profondément. Il était suffisamment bien membré pour satisfaire ce besoin animal. J’avais réprimé mes besoins trop longtemps. Il me caressait, me disait des mots doux, mais je m’en foutais. La seule chose qui comptait était ce besoin physique, immédiat, brûlant. J’y allais sans ménagement, sans aucun égard pour mon partenaire. Je savais que j’étais sauvage, bruyante, que je le griffais, que je le chevauchais rudement. Jeune, j’avais tenu son rôle, subi avec amusement et satisfaction les ardeurs animales d’étalons demeurés trop longtemps sans partenaire.

J’allais y aller plus gentiment. Après. Dans quelques jours. Peut-être.

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