1 - Drôle de couple

Le grain de sable
mercredi 24 janvier 2007
par  Irène
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Navrée de faire simple ! Pas d’entrée en matière mystérieuse et romanesque, mais les présentations d’usage...

Je m’appelle Irène, j’ai bientôt quarante ans, et je ne suis pas un top-model.

N’ayant jamais souffert d’anoréxie et appréciant, plus qu’il ne faudrait, la charcuterie fine et le chocolat noir, j’ai quelques kilos en trop. Pas obèse, non, mais les rondeurs de la gourmandise, devant comme derrière. Pour les obsédés de chiffres, disons qu’en haut, le 95 est souvent trop petit, et que les bonnets, suivant les modèles, "balancent" (hum...) entre le D et le E.

En bas, côté face, cela évoque plus une douce colline toscane que le "plat pays" de Jacques Brel. Mais c’est côté pile que j’ai logé mon orgueil et ma fierté. Si j’en crois ce qu’on me dit, il y a là de quoi damner plus d’un saint...

Ma taille – 1,75m sans talons – compense et estompe (un peu) toutes ces rondeurs. Mon visage... Mon Dieu, faut-il donc succomber au regard des hommes pour parler de ses seins et de ses fesses avant même d’évoquer sa propre tête !... Mon visage, donc... Je n’en suis pas trop mécontente. Des yeux verts en amandes douces, une bouche charnue ("sensuelle", disent-ils), un petit menton pointu et des cheveux aussi noirs que mon chocolat préféré, souvent peignés en chignons instables.

Je travaille – eh, oui, ça arrive à tout le monde – dans l’entreprise que mon mari a créée et, par miracle, sauvée des ravages de la bulle internet. Ingénieure de formation, j’y fais... les comptes : le "syndrome boucher-bouchère", dixit Julien, ledit mari, rencontré voilà quinze ans sur les bancs d’une "grande" école. (Ca va, je n’en ai pas trop dit, il y a peut-être de maudits concurrents parmi vous, chers lecteurs...)

Plutôt joli garçon, ajoutant une vraie culture littéraire à ses compétences de matheux, Julien cachait sous une avalanche de discours une vraie timidité. Peu sûr de séduire, il "draguait intello", ce qui faisait fuir plus d’une fille mais, moi, m’a bientôt attirée. Il finit dans mon lit et s’y comporta fort honorablement, même s’il semblait souvent un peu trop pressé.

Premiers jobs après l’école, chacun de son côté, et, deux ans plus tard, un mariage en bonne et due forme, à la grande joie des parents réunis. Nous formions un charmant petit couple de cadres sup’ modernes et performants : un bel appartement à crédit, un studio au ski, des vacances dans les beaux hôtels et, cinq ans plus tard, deux petits garçons adorables. Le kit standard du bonheur au tournant du troisième millénaire...

Julien a créé sa boîte, je l’y ai rejoint. Un vrai succès et beaucoup d’aisance à la clé. Puis, peu à peu, la belle mécanique s’est déréglée. Oh ! En apparence, tout était huilé : ménage parfait, enfants en bonne santé, amis envieux. Mais la porte de la chambre refermée, il y avait comme un début de débandade, au propre comme au figuré.

La trentaine passée, je ressentais, confusément, le besoin d’un homme à la virilité assumée, audacieux et même, sans me l’avouer vraiment, un brin directif. Et j’avais un époux plein d’attentions mais abonné au "missionnaire" – au mieux à la "levrette" quand j’osais me retourner – avec des fréquences qui, peu à peu, s’éloignaient fâcheusement des normes établies dans le "rapport sur la sexualité des Français".

J’en parle aujourd’hui avec légèreté. Mais, à la vérité, tout alors se gâtait et les humeurs devenaient sombres. Mise dans la confidence, une amie – femme de notre meilleur client – me conseilla de faire comme elle ; ne rien toucher à l’essentiel et aller chercher ailleurs de quoi satisfaire les sens !

Impossible de m’y résoudre. C’était, pour moi, comme le dernier maillon d’une histoire trop lisse, le petit désordre qui remet tout d’aplomb. Et vogue la vie, comme la galère...

J’essayais de parler, Julien fuyait. De faire régime, il en riait. De me mettre au porte-jarretelles, il se mit à rougir...

Désabusée, je commençais à me faire à l’idée du "tout lasse, tout casse", quand un beau matin...

Oui, je sais, vous n’avez pas encore eu ce que, comme moi, vous venez chercher ici. Du piment, du cru, du sexe ! Me le pardonnerez-vous ? Je ne pouvais faire l’économie de cette "pré-histoire", le reste aurait été incompréhensible. Et je me sentais incapable de vous appâter en commençant par une des scènes qui vont suivre. Je me serais perdue dans des "flashback" aventureux. Désolée, encore, de n’être sensible aux constructions romanesques que comme... lectrice.

Mais si vous n’avez pas déjà zappé, la suite devrait davantage vous retenir. Du moins, j’espère.

Un beau matin, donc...

C’était un jeudi de printemps. Julien était parti très tôt, j’avais conduit les enfants à l’école et m’apprêtais, à mon tour, à quitter la maison quand retentit une brève sonnerie de portable, signalant un message. Je sors mon mobile de mon sac. Rien, aucun message. C’est alors que j’aperçois le portable de Julien, posé sur le guéridon de l’entrée, où il l’a visiblement oublié. Je le saisis et constate sur l’écran qu’un SMS est en effet arrivé. Instinctivement, sans la moindre méfiance, pensant seulement que cela peut être important, j’ouvre le message et, d’un seul coup, le sol se dérobe sous mes pieds.

Sur l’écran, je lis et relis :

"Commande du champagne... pour moi bien sûr... Toi, tu le boiras entre mes cuisses, à la source, petite pute !"

Tétanisée, je retourne dans le salon et m’écroule sur le canapé. Je tremble comme une feuille. J’étouffe, comme si l’immeuble venait de s’effondrer sur moi. Retrouvant un instant mes esprits, je me dis que ce ne peut être qu’une erreur de numéro et me précipite sur l’historique des messages.

Quinze messages reçus. Un non-lu. Mes doigts pianotent...

"Je serai en retard... Attends-moi a 4 pattes sur la table basse... interdit de te branler, salope !"

Et puis :

"Oui, salope, t’auras le droit de gicler ton jus... Je vais te traire comme une vache"

"On verra... J’ai surtout envie de fouiller ton cul de putasse..."

"Tu me nettoieras bien l’anus avec ta langue..."

Je lis, relis, passe d’un message à l’autre, refusant d’en croire mes yeux. J’ouvre les messages envoyés et me tasse dans le canapé, prise d’une envie de hurler.

"Maîtresse, votre petite pute a ses chaleurs !"

"Oui Maîtresse, je serai bien dilaté..."

"Promis Maîtresse, j’aurai la vessie et les couilles pleines à craquer !"

Entre rage et pleurs, livide, j’appelle le bureau avec ce portable qui me brûle les doigts. Pas de réponse. Je ferme les yeux, des images s’impriment dans ma tête, toutes insensées. Au bout d’un quart d’heure, je me lève, me refais un visage à peu près potable et descends prendre ma voiture. Chemin faisant, les mêmes images me reviennent, que je chasse en vain. Non tant qu’elles me révulsent, mais je n’arrive tout bonnement pas à y croire. Impossible d’imaginer mon mari dans de telles postures, impossible de l’imaginer en esclave maso. Et pourtant...

Je ne sais pas quoi faire, cherche la bonne réaction, sans rien trouver. Arrivée au siège, je marche mécaniquement vers le bureau de mon mari, entre en coup de vent et, d’une voix aussi neutre que possible, lui dis simplement :

— Tu as oublié ton téléphone en partant

Il lève la tête, m’adresse un regard que je ne parviens à déchiffrer, et file rejoindre sa secrétaire dans la pièce contigüe.

Assise dans mon propre bureau, je retrouve un peu de calme, allume l’ordinateur qui s’éclaire sur le sourire des enfants, mon écran de veille.

Je réalise que tout est bouleversé, que plus rien ne sera comme avant...

Vers 13 heures, Julien entrouve ma porte et, l’air de rien, me dit qu’il part déjeuner. Je reste sans rien dire. Je prétexte un rendez-vous pour m’en aller à mon tour et ne plus revenir avant le lendemain. J’ai besoin d’air, besoin de marcher, besoin de réfléchir.

En flânant sur le Champ de Mars, je me repasse le film de dix années d’un mariage raté. Mais bizarrement, sans même que je m’en rende compte, la rage s’estompe et laisse place à une sorte d’étonnement. Je réalise que je ne connais pas l’homme avec qui je vis, qui m’a fait deux enfants et dort dans mon lit toutes les nuits. Que je ne sais rien de lui. Rien de ce qui, au bout du compte, importe vraiment.

Je lui en veux, je le maudis, mais je sens poindre en moi des questions qui me gênent. Encore un peu et je me sentirais coupable. C’est bien un truc de bonne femme ! Mais coupable de quoi ? De n’avoir rien perçu, rien senti ? Il se cachait si bien. De n’avoir pas su lui parler ? Il ne répondait jamais. De n’avoir pas su deviner ses désirs ? Côté sexe, c’était Fort Knox ! De n’avoir pas été celle qu’il cherchait ? Moi ? "Maîtresse", fouetteuse, fesseuse et tutti quanti ? Je me prends presque à en rire...

Tout se resserre bientôt sur "ça" : ses goûts, ses désirs, son vice. Je me surprends d’y penser sans répulsion. Je pensais avoir un mari asexué, voilà que je me retrouve avec... un obsédé ! "Une salope" comme elle dit. Et chemin faisant, me murmurant à moi-même les messages que j’ai lus et relus, je me sens finalement plus troublée par les mots de la "Maîtresse" – ceux-là, je croirais les entendre – que par ceux de mon homme.

Quand, à la nuit tombée, je rentre à la maison, j’ai le sentiment, très fort, que ma vie vient de changer, et de ne pas le regretter. Que le grain de sable jeté dans ce téléphone a enrayé la pire des mécaniques, celle de l’ennui. Que je me suis comme réveillée. Certes pas sereine, mais curieuse de savoir où me ménera l’inconnu qui s’ouvre devant moi.

Les enfants, heureusement, se sont ingéniés à animer le dîner préparé par la fille au pair. Julien a tenté de donner le change, s’intéressant soudain aux prouesses de ses fils à l’école, mais tout cela sonnait faux. Il n’a cessé d’épier mon regard, cherchant à se rassurer, tout en sachant fort bien que son téléphone, ce matin, affichait "Lus" deux messages... qu’il n’avait pas lus.

Il s’est déshabillé en un tournemain, comme d’habitude et, en le voyant grimper dans le lit, nu comme un ver, queue en berne, je ne peux m’empêcher de l’imaginer, quelques heures plus tôt, à quatre pattes sur une table, tendant son cul à une autre femme qui va le "traire". Mais, dans ma tête, ce n’est pas sur lui que je m’attarde, c’est elle, la "Maîtresse", que j’essaie de dessiner. Je la vois grande et belle, s’obligeant presque à se faire vulgaire. Elle est bottée, gantée, gainée de cuir et elle a la voix rauque. Un cliché. Une image papier-glacé. Un instant, je le vois qui enfonce ces doigts dans les fesses de l’homme qui est maintenant allongé près de moi. Et qui empoigne, entre les cuisses ouvertes, un pis sûrement plus dur que celui que je viens juste d’entrevoir...

— J’ai lu...

J’ai parlé presque sans le vouloir. C’est sorti comme ça, d’une voix calme.

— Quoi ?

Julien s’est raidi, sans tourner la tête, sans même reposer son journal.

— J’ai lu, je te dis, et tu sais ce que j’ai lu.

Il a lâché son journal et a caché son visage sous ses mains, cessant de respirer.

J’ai cassé l’interminable silence qui a suivi :

— Tu ne crois pas que c’est plutôt moi qui pourrais prendre ces airs de catastrophe ?

Il a avalé sa salive et bougé, comme s’il voulait sortir du lit.

— Ah ! Non. Tu restes là. Comme tu le vois, je suis calme. Mieux vaut se parler, on a bien des choses à se dire...

— A quoi bon ? Tu sais tout. Fais ce que tu crois devoir faire, je comprendrai.

— Je ne sais rien. Enfin presque rien. Et je n’ai rien à faire, sinon parler, et t’écouter...

Il n’a d’abord rien dit. Et puis, sentant qu’il n’y avait plus de fuite possible, il a parlé, parlé, parlé, devançant des questions que je ne lui aurais sans doute pas posées. Quand le jour a pointé à travers les persiennes, il s’est tourné vers moi, m’a caressé la joue et m’a dit :

— Je ne te demande pas de le croire, mais je t’aime, tu sais.

Il s’est levé. J’étais abasourdie. Maintenant, je savais tout. Et je ne pensais rien. Je me sentais vide, totalement vide...


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Commentaires

Logo de Maitre AngeM78
jeudi 5 avril 2012 à 20h02 - par  Maitre AngeM78

Texte bien écrit.
Parfaite introduction ménageant le suspense.
Donnant envie de lire la suite.

- > Bravo !

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